Littérature française

Jérôme Chantreau

Autopsie d’un crime d’État

Entretien par Katia Leduc

(Librairie L'Embarcadère, Saint-Nazaire)

Jérôme Chantreau convoque l’affaire de la rue Transnonain pour nous livrer un récit haletant, addictif et passionnant, faisant revivre le Paris du XIXe siècle pour une expérience immersive des plus troublantes. Une page de notre Histoire qui résonne singulièrement avec notre société contemporaine.

Comment avez-vous pris connaissance de cette affaire tombée dans l’oubli ? Pourquoi y consacrer votre intrigue ?

Jérôme Chantreau Je ne connaissais pas cette affaire Transnonain qui avait pourtant fait grand bruit en son temps. Je suis tombé dessus par hasard, en effectuant des recherches sur un autre projet de livre. C’est d’abord le nom même de Transnonain qui m’a interpelé. Sa sonorité, son orthographe surannée. Le mot même recelait un mystère. Je me suis rendu compte que j’avais en tête la lithographie qu’en avait fait Daumier. Puis j’ai appris que le responsable désigné par l’État pour cette tuerie était (et est encore) un jeune artiste-peintre totalement inoffensif. Enfin, l’étincelle romanesque est venue quand j’ai lu qu’on avait retrouvé les bas de soie d’une femme dans le lit du jeune peintre assassiné. Où était cette femme ? Comment avait-elle pu échapper aux soldats et à une mort certaine ? Le roman pouvait commencer.

 

Ce roman se lit comme un polar sous tension où le fait divers historique se mêle à des personnages réels et fictifs. Qu’apporte la fiction à l’Histoire ?

J. C. Je suis très soucieux de l’historicité, de l’exactitude des détails, du respect de la chronologie. Mais je ne suis pas historien. Si je l’étais, je m’arrêterais à la découverte des bas de soie au fond du lit. Je suis romancier, donc je peux, 200 ans plus tard, partir à la recherche d’Annette Vacher, lui donner chair et vie, la suivre dans sa fuite et dans sa reconstruction. Le roman remplit les trous de l’Histoire.

 

En quoi vos principaux personnages Annette Vacher, la prostituée, Joseph Lutz, agent de la police des mœurs qui a fait ses armes auprès de Vidocq, Adolphe Thiers, cette « grosse boule d’ambition qui traverse le siècle » sont-ils le reflet d’une époque ?

J. C. Annette est le moteur de cette histoire. C’est elle que l’on suit et même que l’on poursuit. Elle incarne une typologie de femme assez courante à cette époque : orpheline, prostituée, trop belle pour être en sécurité. Elle subit un déterminisme social qui devrait l’engloutir. Et pourtant, il y a chez elle une force qu’elle ne soupçonnait pas et qui va lui permettre d’abord de survivre, puis de se reconstruire pour enfin trouver une sorte de paix. Joseph Lutz est le policier qui la pourchasse. Mais c’est un homme cabossé, hanté par des fantômes et plus proche d’Annette qu’il ne le pense au départ. Ces deux personnages sont en quête de lumière dans une période particulièrement sombre. Pour cela, ils sont de cette époque et de toutes les autres. Adolphe Thiers, lui, est le prototype de l’animal politique. Deux fois, il fait tirer sur le peuple. Il passe, pour faire simple, de la gauche à la droite, puis une dernière fois à gauche pour sauver la République. C’est un salaud qui a 300 rues et places à son nom. Un personnage de roman et un bel exemple de parcours politique.

 

Votre roman, particulièrement documenté, est très sensoriel, viscéralement ancré au plus près du « petit » peuple parisien. Paris est un personnage à part entière : on déambule avec les protagonistes dans ses différents quartiers, des dorures de la monarchie aux bouges les plus crasses. Comment avez-vous travaillé pour restituer au plus près cette période ?

J. C. D’abord par la documentation. Le XIXe siècle n’est pas si éloigné de nous et il existe une grande bibliographie historique sur la capitale de cette époque. Je citerai, entre autres, les travaux d’Alexandre Parent-Duchâtelet (qui donne son nom au médecin de Lutz), Restif de la Bretonne ou L’Invention de Paris d’Éric Hazan. Il y aussi les photos de Charles Marville, prises après Transnonain mais avant les travaux d’Hausmann. Et enfin, les déambulations dans les quartiers de Paris où l’on peut encore retrouver des traces de ce temps. C’est un long travail d’immersion. Il faut se plonger dans un lieu imaginaire jusqu’à sentir l’odeur de puanteur qu’il exhale.

 

L’effervescence des journaux est au cœur de votre roman. L’écriture est une forme d’exutoire salvateur pour plusieurs de vos personnages. Des femmes s’y engouffrent pour défendre leurs causes face aux injustices sociétales. En quoi votre livre fait-il écho à notre société actuelle ?

J. C. Il me semble qu’un fait historique, s’il est bien cerné, fait toujours écho au présent, puisqu’il s’agit de ses racines. Reste à l’insérer avec justesse dans le récit. Les saint-simoniennes qui fondent un journal féministe en 1834 me sont littéralement tombées dessus. Annette, toute seule, ne pouvait pas s’en sortir. Il lui fallait quelqu’un et que ce soit une femme ou plusieurs mais libres, fortes et déterminées.

 

Il y a quelque chose de « feuilletonesque » dans votre écriture qui peut faire penser à Victor Hugo, Alexandre Dumas, Eugène Sue et bien d’autres encore. Vous avez été professeur de français. Ce livre est-il également une forme d’hommage à ces auteurs, à ce genre littéraire ?

J. C. Je ressens, de livre en livre, que mon rôle en tant que romancier est d’abord de divertir le lecteur en écrivant une bonne histoire qui l’emporte le temps d’une lecture. J’ai bien sûr d’autres objectifs mais celui-là me semble central. Pour ce faire, je crois qu’il faut adapter son écriture au lectorat et à ses nouvelles habitudes. Les chapitres courts, la nervosité du style, l’agencement des parties et la création d’une attente, d’un suspens : tout cela me paraît aujourd’hui primordial. Quant aux reproches que certains adressent à cette façon de prendre en compte le lecteur, je réponds en rappelant que, justement, Hugo, Dumas, Sue ou plus tard Zola ont procédé de même lorsque les journaux ont pris une place majeure dans la vie des lecteurs de leur temps. Il y a pire comme modèles ! Pour autant, ce livre n’est pas un hommage car cela supposerait d’avoir eu ces auteurs sur un coin de ma table pendant tout le travail du roman, conscient d’écrire un récit contemporain des plus grands romans du XIXe siècle. J’ai ici davantage pensé à James Ellroy ou à Joyce Carol Oates. Mais les auteurs classiques ont suffisamment infusé en moi pour projeter leur ombre sans que je les convoque.

 

 

En 1834, alors que des barricades s’élèvent dans Paris pour contrer le régime de Louis-Philippe, le 12 de la rue Transnonain est pris d’assaut par les troupes du roi qui massacrent la majeure partie des habitants de cet immeuble. De nombreux journaux et caricaturistes dont Daumier se font l’écho de ce qui ressemble à un scandale politique et une bavure militaire sans précédents. Joseph Lutz, ancien agent de Vidocq passé aux mœurs, est chargé par sa hiérarchie de retrouver Annette, prostituée et seule survivante de cette tuerie, pour l’empêcher de révéler des faits pour le moins embarrassants. Un roman noir et brillant où l’auteur parvient à mêler intelligemment les faits historiques et une vue d’ensemble du peuple parisien de cette époque.

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