Sciences humaines

Rémy Marion

Sur les pas d'un observateur éclairé

Entretien par Mylène Rodriguez

(Librairie La Machine à Lire, Bordeaux)

Explorateur, naturaliste, médecin, Steller était un observateur attentif et respectueux de l'ensemble du vivant. Au XVIIIe siècle, il découvre avec les Russes des territoires près de la Sibérie dont le fameux détroit de Béring. Ce livre retrace l'importance de son parcours et de ses découvertes.

Commençons par le titre : le botaniste, c'est Georg Wilhem Steller. Pouvez-vous nous en dire quelques mots, qui est-il ? Et qui se cache derrière la sirène ?

Rémy Marion Effectivement ce terme de sirène cache une drôle de bête, la rhytine de Steller. Ce mammifère marin, paisible herbivore des côtes du Pacifique Nord, était apparenté aux dugongs et aux lamantins. Les premiers navigateurs qui observèrent les lamantins aux Antilles ont cru voir des sirènes en découvrant ces animaux vivant dans quelques mètres d’eau et en famille. Cette rhytine mesurait huit mètres et pesait six tonnes. Elle ne fut décrite qu’en 1741 par Georg Wilhem Steller et le dernier individu fut tué vingt-sept ans plus tard. Le naturaliste sera le seul scientifique compétent à avoir décrit son comportement et en avoir fait une dissection. La disparition de la rhytine est liée à la chasse des loutres de mer qui attira des dizaines de navires : les marins se nourrissaient de la rhytine, facile à tuer. La disparition de la rhytine est un symbole de la folie d’appropriation des territoires et de la biodiversité.

 

La rhytine n'est pas la seule espèce dont le scientifique dénonce l'exploitation. Votre livre démontre sa conscience du danger que représente l'homme blanc colonisateur par rapport au vivant humain et non-humain, trouvant une résonance particulièrement forte aujourd'hui. Est-ce la raison pour laquelle il a été oublié ou censuré jusqu'à l'ouverture des archives lors de la chute de l'URSS ?

R. M. J’utilise le parcours du botaniste pour décrire la création de l’empire russe, basé sur l’exploitation des animaux à fourrure comme la zibeline puis la loutre de mer et qui, de manière concomitante, entraîna la destruction des populations autochtones, en particulier du Kamtchatka et des îles Aléoutiennes. Cette histoire permet de comprendre l’actualité en lien avec la géographie et la géopolitique. Steller, témoin des agissements des gouverneurs qui exploitaient et réduisaient en esclavage les populations indigènes, prit parti pour ces derniers. Ses travaux pourtant importants, en particulier en ethnobotanique, restèrent enfouis dans les archives de l’Académie des sciences de Saint-Pétersbourg. Était-ce intentionnel, simplement un mauvais classement ou les deux ? Le principal est que presque tous les écrits de Steller ont été exhumés et publiés 250 ans plus tard. La destruction de la loutre de mer, suite au retour de l’expédition à laquelle participa Steller, faillit faire disparaître l’espèce mais eut aussi des conséquences dévastatrices sur tout l’écosystème du Pacifique Nord. Les Russes réduisirent à l’esclavage les populations aléoutes pour chasser les loutres, réduisant cette population humaine à quelques centaines d’individus. Je tente de montrer, avec ces exemples qui se sont répétés un peu partout sur le globe, que le siècle des Lumières fut aussi celui de l’appropriation des territoires et de la destruction du vivant de façon effrénée.

 

Ce texte est hybride, il se lit comme un récit d'aventures tout en possédant les qualités scientifiques requises pour tout bon naturaliste. Finalement, il reflète les multiples casquettes de Steller. Comment avez-vous pensé ce travail d'écriture ?

R. M. Mes pas ont croisé ceux de Steller en 1993 sur le site même où il décrivit la rhytine 250 ans plus tôt. Ma curiosité m’entraîna par la suite à de multiples reprises en Alaska, au Kamtchatka, mais aussi à Saint-Pétersbourg ainsi qu’à Windsheim ‒ sa ville natale ‒ et Halle où il étudia. Ce personnage romanesque, dont on ne connaît pas le vrai visage, à la personnalité que l’on qualifiait comme étant celle d’un impatient désespéré, me permit d’ouvrir ce dialogue posthume. Suivre la piste de Steller, c’est parler de la construction des frontières actuelles, de l’influence de l’économie dans la destruction des espèces et des cultures. Steller devient un trait d’union entre une histoire que l’on voudrait glorieuse et une réalité qui l’est moins. Ce livre s’appuie sur de très nombreuses publications mais aussi sur mes rencontres, sur mes observations de terrain après quarante ans de voyages en régions polaires. La géographie, l’Histoire, les sciences naturelles doivent être des outils de sensibilisation, de prise de conscience. Ce texte est là pour tenter d’en donner une synthèse en suivant les pas d’un naturaliste passionné et méconnu. Bonne lecture et bon voyage.

 

 

Oubliées dans les archives soviétiques jusqu'aux années 1990, les nombreuses observations du scientifique allemand apparaissent essentielles à la lecture de ce texte passionnant. Défenseur du vivant humain et non-humain, les multiples compétences de Steller font de lui un témoin éclairé de la biodiversité à l’œuvre dans ces territoires reculés et de l'exploitation extrême qu'il en sera fait. Il avait compris, avant l'heure, les conséquences et les risques que l’on encourt à bouleverser un écosystème, en ne respectant pas les autochtones et leur savoir ancestral permettant de préserver son équilibre naturel. Ce livre, grand plaisir de lecture, invite, aujourd'hui plus que jamais, à l'éveil des consciences.

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