Pourquoi la place des femmes dans l'histoire économique mondiale est-elle si peu connue ?
Victoria Bateman Pendant trop longtemps, l’histoire économique a été écrite par des hommes, pour des hommes et sur des hommes, reléguant au second plan la contribution de la moitié de la population – les femmes – sur la base du postulat (erroné) selon lequel les hommes étaient ceux qui subvenaient aux besoins, tandis que les femmes auraient passé l’essentiel de l’Histoire à s’occuper de leur foyer. Il suffit de se demander ce que faisaient nos arrière-arrière-grands-mères pour entrevoir l’infinie diversité des moyens par lesquels les femmes, souvent dans des circonstances difficiles, sont parvenues à assurer le soutien financier de leurs familles. Beaucoup d’entre nous ne seraient pas là aujourd’hui sans la contribution économique, autant que biologique, de nos ancêtres féminines.
Quelle archive d’entrepreneuse vous a le plus touchée ?
V. B. Parmi les documents qui me touchent particulièrement figurent des cartes de visite de femmes datant de plusieurs siècles, notamment celle de Mary Vinson, une ramoneuse du XVIIIe siècle. Aussi modestes et fragiles soient-elles, ces cartes de visite constituent de précieux témoignages de l’entrepreneuriat féminin et de la fierté que ces femmes tiraient de leur travail. Sur sa carte de visite, Mary Vinson avertissait ses clients que sa réputation de ramoneuse était telle que certaines personnes se faisaient passer pour elle ! Cela suggère non seulement que de nombreuses femmes exerçaient en réalité le métier de ramoneur pendant la révolution industrielle, mais aussi que les escroqueries, les fraudes et les usurpations d’identité sont des problèmes vieux comme le monde. Le passé n’est pas si différent de notre époque, à bien des égards !
Quelles sont les conséquences de l’exclusion des femmes du monde du travail ?
V. B. Les femmes ne peuvent être libres, ne peuvent avoir la maîtrise de leur vie, si elles ne disposent pas de leur propre argent. Lorsqu’elles sont exclues du monde du travail, non seulement elles sont privées d’indépendance financière, mais elles perdent aussi la maîtrise des aspects les plus intimes de leur existence. Non seulement l’exclusion économique porte préjudice aux femmes en les exposant davantage à la pauvreté et aux violences, mais elle a également un coût pour l’économie tout entière. Dans Economica, je défends l’idée que si l’Occident a fini par dépasser la Chine, qui fut longtemps le centre de l’économie mondiale, c’est parce que les jeunes femmes jouissaient d’une liberté bien plus grande en Europe qu’en Chine. En France et en Grande-Bretagne, par exemple, les jeunes femmes pouvaient sortir de chez elles pour travailler et gagner leur propre argent, tandis qu’en Chine, à la même époque, les femmes se voyaient bander les pieds et étaient contraintes à des mariages arrangés. Lorsque les économistes cherchent à expliquer comment l’Europe a dépassé des régions du monde qui avaient historiquement été bien plus prospères, ils se concentrent presque toujours sur la vie des hommes. Or, c’est bien souvent dans celle des femmes que se trouvent les différences les plus déterminantes.
En quoi cette prise de conscience peut-elle faire évoluer la place des femmes dans le monde du travail et ailleurs ?
V. B. L’économie n’est pas, et n’a jamais été, une affaire exclusivement masculine. La participation des femmes à la vie économique n’a rien d’un phénomène récent : à l’âge de pierre, les femmes chassaient aux côtés des hommes ; dans l’Antiquité, elles contribuaient à la construction des pyramides en Égypte et au déploiement des canalisations à Rome ; pendant la révolution industrielle, elles travaillaient dans les mines aussi bien que dans les usines. En réalité, tout au long de l’Histoire, les économies les plus prospères ont toujours été celles dans lesquelles les femmes occupaient une place centrale. Mais presque toutes les « grandes civilisations » ont commis la même erreur, précipitant ainsi leur propre déclin : faire reculer les droits des femmes. Cela s’est produit à l’âge du bronze, dans le monde romain, dans la Chine préindustrielle et c’est ce qui se passe aujourd’hui aux États-Unis. Nous devons tirer les leçons de l’Histoire pour empêcher que cela ne se produise ici, en Europe.
Évidemment, les femmes ont toujours été présentes dans la vie économique mais les spécialistes ont rarement pris en compte leur rôle et leur participation dans la structuration de la société. Victoria Bateman parcourt la place des femmes dans le monde économique à travers le temps et l’espace. Depuis les premières sociétés et à travers toute notre planète, nous découvrons des portraits d’entrepreneuses qui ont marqué leur temps. Cette relecture historique met en lumière les processus d’effacement des femmes, ses conséquences et contribue à donner une vision plus fidèle de l’Histoire. Par une narration piquante et enjouée, à l’image de son autrice, Economica est un ouvrage à mettre en toutes les mains.