Sciences humaines

François-Xavier Fauvelle

Une Histoire, des Afriques

Entretien par Jérémie Banel

(Librairie du Contretemps, Bègles)

Spécialiste internationalement reconnu de l'Histoire de l'Afrique, professeur au collège de France et auteur bien identifié, François-Xavier Fauvelle propose en cette rentrée un livre important sur son sujet de prédilection, l'Histoire de l'Afrique à l'époque médiévale.

Comment avez-vous procédé pour construire ce livre qui est peut-être votre projet le plus ambitieux ?

François-Xavier Fauvelle Ce livre représente la synthèse de trois décennies de recherches. J’ai passé les sept dernières années à l’écrire et à en refaire des versions successives, à chaque fois amplifiées. La première version a été celle écrite pour mon cours au Collège de France de 2019 à 2021. Il y a eu ensuite une reprise sous la forme d’un long essai en allemand et en anglais dans la collection « Histoire du monde », dirigée par A. Iriye et J. Osterhammel. Et enfin, sous la houlette de Thomas Hirsch chez Gallimard, j’ai réalisé cette nouvelle version que je voulais encore plus large en termes de couverture géographique. On fabrique un livre comme un film : on raconte une histoire, on montre des paysages et des plans serrés sur certains personnages, on fait des mouvements de caméra, mais l’ensemble prend forme au moment du montage.

 

Tout en étant extrêmement complet, il est accessible à quiconque souhaite s'intéresser au sujet. De quelle façon avez-vous pensé son écriture ?

F.-X. F. En faisant confiance aux lecteurs. Je crois qu'il est possible de les convaincre de se laisser emmener à travers quelques passes de montagne un peu plus ardues que le reste de l'excursion qu'est tout livre d'Histoire. Mais pour cela, il faut remplir plusieurs conditions : expliquer ce qu'il y aura à voir, ménager des pauses et permettre à tout le monde de revenir sur le bon chemin. Ce travail intervient dès le début du processus d'écriture. Les cours donnés au Collège de France ont été, à cet égard, très formateurs pour moi, parce que l'immense majorité de mon auditoire est constituée de personnes à travers le monde, et en particulier en Afrique, qui m'écoutent en podcast. C'est pourquoi j'obéis toujours à cette règle de décrire ce que les auditeurs ne voient pas. Le « film », c'est-à-dire la narration, doit toujours être réfléchi et rigoureux, qu’il s'agisse du montage des séquences, de la phrase et même du vocabulaire choisi pour parler de l'architecture des villages, des caractéristiques de telle ou telle langue, ou encore d'une mosquée, d'un palais ou d'une église.

 

Eu égard à son spectre très large, à la fois dans le temps, l'espace et la diversité des cultures, quels obstacles avez-vous dû surmonter ?

F.-X. F. Il y en a eu deux principaux. Le premier a été celui des différentes disciplines auxquelles il m'a fallu faire appel. Dans beaucoup de sociétés africaines, il n'y a pas d'écrits au Moyen Âge et pas non plus de témoignages écrits à leur propos. Pour reconstituer le passé, il faut donc faire intervenir d'autres spécialités : l'archéologie, la linguistique, l'anthropologie, les sciences de l'environnement, par exemple. J’ai la chance d’entretenir des collaborations interdisciplinaires avec des chercheurs de différents pays et de plusieurs spécialités différentes des miennes. Ces collaborations m’ont permis de comprendre beaucoup de choses qui m’étaient au départ étrangères. Le deuxième obstacle a été celui de l'inégale quantité de documentation dans les différents pays d'Afrique. Pour des raisons qui tiennent à l'économie de la recherche à l’échelle internationale, au développement académique de chaque pays ou à l'insécurité dans plusieurs régions du continent, les recherches peuvent être parfois stoppées pendant des années, voire des décennies, et tout d'un coup s'accélérer de façon vertigineuse. Le résultat de ces disparités, c’est que, pour la période médiévale, certaines régions sont beaucoup mieux documentées que d'autres.

 

Votre propre regard sur votre objet d'étude a-t-il été modifié par ce travail ?

F.-X. F. C'était inévitable et le contraire aurait été préoccupant. Car la recherche avance de cette façon-là : on soulève des problèmes, on apporte des réponses et celles-ci entraînent de nouvelles questions. Il y a des avancées et des propositions dans ce livre, notamment ma notion de royaumes courtiers, le caractère bidirectionnel des échanges entre l’Afrique subsaharienne et le reste du monde, les synchronismes en différentes régions du continent, notamment en ce qui concerne l’essor des villes nouvelles ou encore les villes duales. Bien sûr ces avancées et propositions posent de nouvelles questions, par exemple au sujet de certaines villes dont on sait qu’elles ont existé au Moyen Âge mais que l’on n’a pas encore redécouvertes. Voilà du travail pour les historiens du futur.

 

 

Comment faire l’Histoire d'un continent, qui plus est quand celui-ci peut sembler si éloigné du nôtre, de ses cadres de pensée, de ses modes de vie ? C'est la question à laquelle F.-X. Fauvelle répond brillamment, avec la double exigence de la précision historique et de la fluidité narrative. En s'attachant non seulement à décrire et expliquer de la façon la plus sourcée possible cette grande et fascinante Histoire, mais en prenant aussi le temps de revenir sur les questions conceptuelles et historiographiques qui se posent lors d'un tel projet, il démontre, une fois de plus et pour le plus grand plaisir du lecteur, que l'exigence s'accompagne fort bien de la joie de la découverte et de la lecture.

Les dernières parutions du même genre

À savoir avant de continuer la lecture ...

X

Les libraires indépendants lisent chaque jour pour vous guider dans l'actualité littéraire et ont plaisir à partager leurs coups de cœur. Pour soutenir leur travail et leur engagement, abonnez-vous ou offrez Page des libraires.

Découvrez nos formules d'abonnement
Déjà abonné.e ? Connectez-vous