Le point de départ de votre essai est la relecture de vos carnets d'adolescente. Dites-nous un peu ce que vous y avez trouvé.
Clarence Edgard-Rosa En me plongeant dans les journaux intimes et carnets que j’ai tenus de mes 7 à 17 ans, soit une bonne partie des années décisives de ma construction identitaire, je me suis aperçue que j’avais été très habitée par la rivalité féminine, tantôt en la subissant, tantôt en y participant, plus ou moins activement, parfois inconsciemment. J’avais entièrement oublié ces émotions. Je suis tombée de dix étages car j’étais persuadée que ces sentiments féministement incorrects n’étaient pas passés par moi. Pourtant ils nous traversent et nous concernent toutes. J’ai fait de cette plongée dans le passé une opportunité de m’interroger profondément sur les choses qu’en tant que femme on préfère oublier et celles qu’on met sous le tapis au prétexte qu’elles ne sont pas belles à voir.
La rivalité féminine est-elle une notion à laquelle vous aviez déjà réfléchi, que vous aviez théorisée ?
C. E.-R. Bien sûr, en tant que journaliste spécialisée dans les questions féministes, c’est un sujet qui m’anime depuis de nombreuses années. C’est aussi un sujet important pour moi en tant que fondatrice d’une revue féministe, Gaze, que je tente de construire sur un socle de sororité. La rivalité féminine a ceci de spécifique qu’elle se niche dans des insécurités qui sont alimentées par la misogynie que nous avons intériorisée, mais aussi par notre incapacité collective à se conformer à la norme érigée pour les femmes, simplement parce qu’elle est inatteignable. Ces questions ont émergé avec la troisième vague féministe, à laquelle j’appartenais quand j’ai eu mon éveil féministe, au milieu des années 2000. J’écrivais déjà dans mon premier livre, il y a dix ans, que la rivalité féminine était pour moi l’un des outils les plus efficaces de maintien du patriarcat. Mais il y a une grande différence entre analyser un sujet en journaliste et s’y confronter en effaçant toute distance avec lui. C’est ce que j’ai choisi de faire dans ce livre, pour me frotter à la réalité parfois peu reluisante de ce phénomène qui nous freine toutes dans nos tentatives d’émancipation.
Vous avez fait un appel à témoignages sur Instagram. Pourquoi cette démarche et qu'en avez-vous appris ?
C. E.-R. Me confronter aux souvenirs des autres a été une façon de rattraper les miens. L’appel à témoin est une méthode que j’adore, d’abord parce que c’est la plus accessible qui soit, mais aussi parce qu’elle permet de recueillir des histoires de personnes de tous horizons, âges, profils sociologiques, de façon très spontanée. Quand des dizaines puis plusieurs centaines de femmes m’ont répondu, certaines me lâchant quelques mots et d’autres des lettres emportées, j’ai eu la confirmation que la rivalité féminine était un trait d’union entre nous toutes. J’ai mêlé leurs souvenirs à ma quête personnelle. Ce n’est qu’en avançant dans mon enquête que j’ai pu aller au bout de ma démarche, en reprenant contact avec les rivales de mon passé, de la peste des années collège à la collègue mise sur le banc de touche. Il n’y avait alors plus d’anonymat ou d’écran derrière lesquels se cacher. Ce sont les entretiens les plus humains et transformateurs que j’ai jamais faits.
Ce qui est très étonnant dans votre essai, c'est l'honnêteté dont vous faites preuve. Vous a-t-il paru naturel d’en dire autant sur vous ?
C. E.-R. C’est sans doute le plus beau compliment que l’on puisse faire au livre ! C’est vraiment ce que je souhaitais. Je crois que lorsqu’un sujet est difficile, c’est le signe qu’il faut d’autant plus le regarder et bien en face. La théorie, c’est bien, mais il n’y a qu’en s’interrogeant sincèrement sur nos contradictions qu’on peut se remettre profondément en question et comprendre ce qui se joue. Cela n’a pas été facile. Il y a eu des moments où je n’arrivais pas à écrire, d’autres où j’ai failli annuler des entretiens que j’essayais pourtant de faire advenir depuis des mois ! Mais j’ai un vrai engagement envers mon sujet et je crois que pour que la sororité puisse advenir, l’examen moral est indispensable. J’espère donc que mon introspection poussera mes lectrices à m’emboîter le pas. Et peut-être à passer quelques coups de fil à leur tour, après avoir refermé le livre ?
Relisant ses carnets de jeunesse, la journaliste féministe Clarence Edgar-Rosa se rend compte que la sororité, valeur qui lui tient à cœur, n’a pas toujours été évidente pour l’enfant et l’adolescente qu’elle a été. S’ensuit une prise de conscience et un appel à témoignages : est-ce que nous avons toutes, un jour ou l’autre, été dans la rivalité féminine, au point de faire du mal à d’autres. Et d’où viendrait cette rivalité ? Il n’en restera qu’une apporte un éclairage intime, honnête mais aussi terriblement universel sur les relations féminines, qui pose les jalons de nombreuses réflexions et introspections nécessaires pour que la sororité devienne la pierre angulaire de tous nos combats féministes.