Le roman se déroule le 16 juillet 1969. Pourquoi avez-vous choisi ce jour et cette époque (la fin des années 1960) ?
Laura Kasischke J'ai commencé à écrire le roman bien avant de découvrir qu'il se déroulerait ce jour-là en particulier. Du moins, c'est ainsi que je m'en souviens. À mesure que j'écrivais sur la noyade et sur l’eau comme élément, il devenait impossible d'exclure l'air, la terre et le feu. Et plus j’avançais, plus je sentais que, tandis que Richie coulait, quelqu'un s’élevait. Tout au long, j'avais en tête (et au-dessus de mon bureau) le poème d'Auden, « Musée des beaux-arts ». Ce poème parle du tableau de Brueghel représentant Icare et, à mon avis, la façon dont la souffrance individuelle peut être rendue invisible par les distractions du travail, du commerce et de l'intérêt personnel. J'ai reconnu le « vaisseau délicat et coûteux » du poème comme l'engin spatial Apollo 11. Ensuite, plus je me documentai et me remémorai la période, plus cela me sembla prédestiné. Mais cela s’est produit environ cinq ans après le début de l'écriture du roman.
La construction narrative du livre est un chef-d'œuvre ! Comment l'avez-vous travaillée ? Avec un tableau et des post-it ?
L.K. Si seulement j’avais pensé à utiliser un tableau noir ! Mais non ! J'avais des chemises suspendues. Après avoir écrit des centaines de pages, il était devenu impossible de les déplacer (ou même de les voir et de les lire) sur un écran, alors j'ai tout imprimé et utilisé des surligneurs, des chemises, et (parfois) des ciseaux et des trombones. Mon mari a transformé notre poulailler en bureau pour moi (après qu'un vison eut tué nos poules) et j'avais tout un mur recouvert de chemises. À un moment donné, j'ai assemblé le roman de cette façon (à partir de toutes les histoires individuelles, en une sorte de collage) et j'ai tout retapé à l'ordinateur, supprimant d'immenses pans de matériau que moi seule avais besoin de connaître (je l'espère). Ensuite, j'ai continué à déplacer des choses, à ajouter et à retrancher pendant très longtemps dans le poulailler. Je ne sais plus quand j’ai pensé au compte à rebours comme moyen de structurer l’ensemble. Mais après avoir trouvé cette astuce, il était hors de question d’y renoncer, bien que cette nouvelle structure ait rendu l'achèvement du roman encore plus difficile. Cependant, si je n l’avais pas trouvée, je n'aurais jamais pu le terminer !
Dans votre roman, vous jouez avec les apparences et les stéréotypes. Qu'est-ce qui vous fascine tant dans ces « codes » ?
L.K. J’ai bien conscience qu'une maître-nageuse blonde, bronzée et aux jambes longues est un stéréotype. Mais, je le jure, on ne peut pas y échapper dans la vraie vie non plus. J'ai visité beaucoup de plans d'eau pendant l'écriture de ce roman et chaque fois qu'il y avait une maître-nageuse, elle m'appartenait. J'aime pourtant travailler avec ce type d'archétype et j'ignore pourquoi. Tout comme il m’est impossible de ne pas jouer avec une sorte de semi-réalité qui est, pour moi, l'endroit où se situe l'art, quelque part entre l'épicerie et le surnaturel, entre les archétypes et les contes de fées.
Certains de vos livres ont été adaptés à l'écran. Cela influence-t-il votre écriture ?
L.K. C’est quelque chose de formidable et d’inattendu de voir mes livres adaptés au cinéma. C’est incroyable à mes yeux. (Tout comme le fait d’avoir des lecteurs en France : je n’ai aucune idée de ce que j’ai fait dans une vie antérieure pour mériter cette généreuse attention mais c’est merveilleux.) Cela n’a toutefois pas influencé mon écriture car j’ai toujours l’impression qu’il y a déjà beaucoup de distance entre moi et ce que j’écris. En voir une adaptation me donne même le sentiment de ne plus savoir qui a écrit ces histoires ! Mais je suis certaine que, quelque part sous la surface de mon ego superficiel, il y a une écrivaine qui se sent profondément inspirée et ravie de tout cela !
« Nous étions le mercredi 16 juillet 1969 et la maître-nageuse ne vit pas Richie Manning, le garçon de 5 ans qui se noyait pile entre le petit bain et le grand. » Loin d'être la fin du nouveau roman de Laura Kasischke, cette phrase est l'une de celles qui ouvrent le livre. Mais si l’on sait déjà tout, en quoi va consister le roman ? À déployer tout le talent de l'autrice pour raconter cette histoire sous toutes ses facettes ! Et comme souvent chez elle, ce qui brille est là pour éblouir et nous empêcher de voir ce qu'il y a dans l'ombre. Car pendant que des astronautes rejoignent la lune, c'est un véritable drame qui se joue sur Terre, dans l'eau de cette piscine. Attendez-vous à un tour de magie, un feu d'artifice qui vous laissera pantois.