Littérature française

Raconter, comprendre, alerter

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✒ Jérémie Banel

(Librairie du Contretemps Bègles)

Suspendus, voire sidérés à chaque nouvelle décision de Donald Trump, dans un ordre mondial en plein bouleversement, deux livres forts différents mais complémentaires éclairent à la fois le quotidien de ses concitoyens et les soubassements philosophiques de sa politique.

Il l'avoue lui-même dans le titre du livre, Émilien Bernard est La Tête dans le mur, Un journaliste en déroute au Trumpistan. Après avoir travaillé sur les frontières qui ceinturent l’Europe il s'est cette fois penché (ou plutôt heurté) au mur qui sépare les USA du Mexique, l'un des grands projets du premier mandat de Donald Trump, au moment où celui-ci brigue un second mandat. Héritier revendiqué du journalisme gonzo, il enquête en se lançant à corps perdu dans son étude, du Pacifique à l'Atlantique et d'un côté à l'autre du very very big wall, dont on apprend à l'occasion qu'il est loin d'être aussi monolithique qu'on ne le pense, et qu'il repose en grande partie sur des structures bien plus anciennes, fruit de tentatives précédentes de réguler le flot des migrants à la recherche d'une vie meilleure, ou tentant simplement de survivre. Sans rien cacher de ses propres troubles, et en assumant une écriture pleine de sa propre subjectivité, il raconte donc les rencontres, ainsi que les aventures et mésaventures qui émaillent son parcours. Un parcours guidé par la volonté de comprendre, et de faire raconter, au fil des rencontres, ce que produit ce mur. Ce qu'il produit concrètement, la souffrance, les trafics, la violence, autant que ce qu'il produit dans les têtes, de part et d'autre. Et c'est ainsi que se dévoilent peu à peu les symptômes d'un monde en perdition, plein de rancœurs, de colère et d'aspiration à l'ordre brutal et violent inspiré par Donald Trump. La volonté d'un monde fermé et inégalitaire, pourvu que l'on soit du bon côté de la barrière. Et tant pis si pour croire en ce rêve aux allures de cauchemar il faut abandonner les droits humains, la morale, peut-être même jusqu'à la démocratie... On est souvent tenté de rire (noir) à la lecture de certains échanges, devant l'énormité de certains points de vue. Mais c'est dans ce monde-là que nous vivons, où le complotisme gagne peu à peu les esprits, et dans lequel la vérité, une vérité commune sur la base de laquelle se prennent les décisions, ressemble de plus en plus à une chimère. Et quand, au fil des pages, la plume nerveuse de l'auteur dévoile ses propres démons, il nous tend aussi un miroir porteur d'une question difficile : comment aller bien dans un monde qui va si mal ?

Mais ce constat peut aussi être documenté différemment, en suivant avec attention le fil des pensées qui inspirent ces politiques. C'est l'ambition du livre nécessaire d'Arnaud Miranda, premier titre de la nouvelle collection « Bibliothèque de géopolitique » coéditée par les éditions Gallimard et la revue en ligne Le Grand Continent. Intitulé Les Lumières sombres, il ambitionne de faire l'archéologie intellectuelle de ce courant de pensée né aux États-Unis, et dont se réclame, en partie tout au moins, le trumpisme. Il en éclaire ainsi à la fois les soubassements anciens, puisque cette pensée néoréactionnaire puise dans les héritages de la droite américaine « classique » , mais aussi toute la modernité, tant cette pensée est le fruit de ces dernières années, fille du capitalisme débridé, de la mégalomanie des géants de la tech, et des réseaux sociaux. Dans ce tableau complet de toutes les branches de ce mouvement hybride dont nous ne connaissons (ou apprenons peu à peu à connaître) en France que les têtes de pont les plus visibles, pointe un avertissement : le risque de voir ces idées déferler en Europe, et gagner peu à peu les cœurs est réel, tant leur ambition est totale, et leurs moyens illimités. C'est cette alliance entre les théoriciens et les financiers (qui sont parfois les mêmes) qui en fait un projet aussi efficace, et donc aussi dangereux. Ne pas y prendre garde, se contenter de n'en voir que l'écume sous la forme d'un Donald Trump outrancier, grotesque et vulgaire, c'est passer à côté d'un lourd mouvement de fond qui prétend retourner contre les Lumières leurs armes pour les détruire de l’intérieur, et en finir avec 250 ans d'acquis politiques. Et dans ce monde à l'envers où le faux et le vrai se mélangent, où les discours politiques tordent les mots et les faits pour faire avancer leur agenda, une fois que plus rien n'aura de sens, qui ramassera la mise ? L'électeur trumpiste qui pense que son salut viendra d'un mur, ou les milliardaires de la Silicon Valley ?

À savoir avant de continuer la lecture ...

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