Sciences humaines
Kate Briggs
Le Petit Art
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Kate Briggs
Le Petit Art
Traduit de l'anglais par Arianne Des Rochers
Le Quartanier
20/03/2026
464 pages, 24 €
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Chronique de
Marguerite Martin
Librairie Terre des livres (Lyon)
✒ Marguerite Martin
(Librairie Terre des livres, Lyon)
Dans un essai-récit en forme de promenade dans les paysages bigarrés de la traduction, Kate Briggs questionne l’expérience du compagnonnage avec les œuvres d’autrui, s'adossant à son travail en cours : la traduction des derniers cours donnés au Collège de France par Roland Barthes.
À qui imagine découvrir un plaidoyer pour les « bonnes » traductions, fidèles et dénuées d’erreurs, entendez que ce « petit art » – ni important, ni très sérieux, plutôt modeste – puisse facilement être traité avec condescendance. Le mot « petit » est ici acceptable dans la mesure où il s’oppose à « trivial » ou « mineur ». Les conditions pour que la traduction puisse advenir sont nombreuses : savoirs culturels et linguistiques, bilinguisme, aptitudes en recherche, lecture et écriture, sens critique affûté. Mais même réunies, elles ne résolvent pas la question « Comment bien traduire ? » – qui, au fond, ne le sera jamais. Rapportée à sa rémunération au mot et au temps qu’elle exige, l’activité de traduire, ce désir de faire justice à une œuvre, de l’écrire pour la seconde fois, de faire circuler un texte, de lui trouver un rythme, revêt une immense part d’utopie improductive. C’est un tâtonnement humble et savant, produisant le sentiment d’être un poète au travail. La recherche d’un lieu entre esthétique et éthique. Un jeu on ne peut plus sérieux où il faut accepter de prendre la responsabilité de chaque menu détail, dans un geste chaque fois différent et toujours singulier pour un cas unique d’œuvre d’art relevant du plagiat autorisé ! Kate Briggs choisit de questionner plutôt que de répondre et rend, dans ses traductions de Barthes, la chaleur qu’il semble inclure dans son discours. Traduire comme on tombe amoureux, choisir parmi un millier de possibilités : les traductrices ne devraient jamais être des machines de transfert neutres, leurs émotions et sympathies sont non seulement permises mais indispensables. Dans le monde idéal de Kate Briggs, nous serions tous invités à traduire, par désir, dans une position de non-savoir, sans garantie que la traduction soit bonne ni conforme aux standards professionnels. Être traductrice dépendrait d’une volonté d’assumer l’amatrice qui réside en soi. Avec la traduction, pas de page blanche : si difficile qu’elle puisse être on est assuré d’accoucher de quelque chose ; à l’inverse de la création, elle est fondamentalement sans risque. Traduire est une délicatesse, l’inverse de l’arrogance.