Chronique Le Loup de Jean-Marc Rochette

Entre fable écologique, conte philosophique et parabole artistique, Le Loup explore, au gré d’un récit simple et universel, de nombreuses thématiques avec, en toile de fond, la nature dans ce qu’elle a de plus implacable. Un album où beauté et profondeur se combinent harmonieusement. Une réussite.

Q uelque part dans le massif des Écrins, Gaspard est berger. Il vit seul avec ses brebis et son chien. C’est un homme brisé : son fils militaire est mort au Mali, sa femme n’est plus là et ne reviendra plus. Lorsqu’un loup attaque son troupeau une nouvelle fois, Gaspard l’abat, au mépris des règles protégeant l’espèce dans le parc naturel. Le loup était une louve. Elle laisse un petit qui finira par se venger en enlevant à Gaspard tout ce qui lui reste : ses bêtes et son chien. Dès lors, le berger n’a plus qu’une idée en tête : traquer le loup dans les montagnes et le tuer. Mais l’hiver est rude, les Alpes redoutables et la chasse compliquée. À la fin, plus que de tuer son gibier, il s’agit avant tout pour Gaspard de rester vivant. Après Ailefroide, altitude 3954, autobiographie de ses jeunes années d’avant-dessin qui a connu un grand succès dès sa sortie en 2015, l’alpiniste Jean-Marc Rochette poursuit son œuvre artistique avec cette BD où il offre son visage à ce dur à cuire des alpages que la douleur et le chagrin ont rendu amer. Avec les Alpes comme personnage à part entière, certains lecteurs penseront que Le Loup est une fable écologique où l’animal représente cette part de la nature qui échappe à l’absolutisme humain. D’autres y verront un conte philosophique dans lequel l’homme devient un loup pour le loup. D’autres encore, en admirant les cadrages, la beauté de nombreuses planches et la fluidité de leurs enchaînements, une autobiographie rêvée : le loup est la perfection, indomptable, d’un artiste à la recherche de sa propre exigence. Enfin, certains y verront un conte spirituel, où le berger, soumis à des conditions extrêmes, renouera, pendant ses accès de fièvre, le dialogue avec son fils militaire mort en mission : ce qui lui permettra de retrouver, bien malgré lui, le goût du pardon et de la vie. Et tous auront raison ! L’avantage d’une grande œuvre est qu’elle peut laisser libre court à toutes les interprétations. Le Loup est à ce titre une œuvre pleine, entière, tant dans les domaines graphique, avec ses dessins d’une grande beauté, que narratif, avec une écriture sèche et précise qui mêle le nature writing américain et le polar à la française, brut, sans affèterie. Le personnage de Gaspard est peut-être un double de l’auteur, mais il est surtout un héros fatigué, en bout de course, comme le vieil homme d’Hemingway à la recherche de son espadon, qui ira jusqu’au bout de son chemin pour se redécouvrir. Avec sa fin étonnante et émouvante, cette BD est promise à un large public et mérite d’être défendue. Pour ma part, elle constituera une pièce maîtresse de ma bibliothèque et je gage qu’elle deviendra un classique.

Igor Kovaltchouk Librairie Actes Sud (Arles)

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