Sciences humaines

Grégoire Kauffmann

Saint-Flour, Cantal (15)

Entretien par Isabelle Aurousseau-Couriol

(Librairie de Paris, Saint-Étienne)

En 1983, cette sous-préfecture est secouée par un fait divers : l’évacuation d’une famille par le GIGN. Apparaît alors au grand jour l’histoire des Albouy. Avec l’ouvrage de Grégoire Kauffmann, découvrez comment, depuis les années 1940, cette famille modeste est devenue le bouc-émissaire d’une communauté.

Pouvez-vous nous expliquer le titre de votre ouvrage ? Qu'est-ce qu'une « recluse » ?

Grégoire Kauffmann La Recluse de Saint-Flour renvoie d’abord à une tradition médiévale. Une jeune femme ayant fait vœu de clôture se laissait enfermer jusqu’à sa mort dans une minuscule cellule aménagée sur une pile du Pont-Vieux. Vouée à la prière et à la pénitence, elle était censée protéger la cité des guerres et des épidémies. Cette « fleur de sainteté » faisait la fierté de Saint-Flour, elle était vénérée comme un talisman vivant. Près de cinq siècles plus tard, l’expression ressurgit pour désigner Esther Albouy, à laquelle mon livre est consacré. En 1983, après trente-huit ans de réclusion, le GIGN pénètre dans sa maison et découvre, au milieu des immondices, Esther, son frère Hubert et le cadavre momifié de leur autre frère, Rémi. L’affaire sidère la France. La presse exhume alors la tradition médiévale : Esther devient la recluse de Saint-Flour. Mais le rapprochement est trompeur. La recluse médiévale exaltait la cité et la couvrait, croyait-on, d’un trésor de grâces. Esther, elle, révèle une affaire que Saint-Flour préférait ignorer. Son histoire n’est pas celle d’une survivance médiévale mais une tragédie sociale et familiale faite de violence, de folie, de déni et de peur, rendue possible par près de quarante années de silence.

 

Ce livre raconte l'histoire d'Esther Albouy et de sa famille. Pourriez-vous nous les présenter ?

G. K. Employé des PTT, le père d’Esther Albouy était « lignard », un métier aujourd’hui disparu qui consistait à grimper au sommet des poteaux pour réparer les lignes téléphoniques. En 1943, à 19 ans, sa fille entre à son tour au bureau de poste de Saint-Flour comme « demoiselle du téléphone », une fonction particulièrement sensible sous l’Occupation. Chargée d’établir les communications, Esther se trouve au carrefour des conversations entre abonnés et l’ambiance entre les employés est particulièrement mauvaise. D’un caractère difficile, la jeune femme s’y attire inimitiés et jalousies. Deux ans plus tôt, en 1941, un petit garçon, Hubert, est né dans la famille Albouy. À l’état civil, il est le petit frère d’Esther. Mais bientôt, à la poste comme dans le voisinage, une autre histoire circule : Hubert ne serait pas son frère mais son fils.

 

Injustement accusée à la Libération, Esther sera tondue. Parlez-nous de ce drame qui a touché de nombreuses femmes à la fin de la Seconde Guerre mondiale.

G. K. Esther fait partie des quelque 20 000 femmes soumises, à la Libération, à l’opprobre des cheveux rasés. Ces rituels de purification collective signent la revanche des hommes et la volonté de restaurer une autorité masculine ébranlée par la débâcle, l’Occupation et l’humiliation de centaines de milliers de soldats français retenus prisonniers en Allemagne. En s’attaquant à la chevelure de ces « mauvaises Françaises », accusées d’avoir aimé des Allemands, collaboré ou dénoncé, ils détruisent le symbole de leur féminité. À la reconquête du territoire national répond ainsi, dans une même logique de reprise de possession, la reconquête du corps des femmes.

 

Comment avez-vous eu connaissance de ce fait divers ?

G. K. J’en avais entendu parler par mon père, alors journaliste, lorsque nous nous arrêtions à Saint-Flour en traversant la France. Devenu historien, j’ai retrouvé cette histoire dans des ouvrages sur l’épuration et les violences faites aux femmes à la Libération, comme un exemple des conséquences extrêmes de l’humiliation de la tonte. J’ai voulu en savoir plus : qu’avait fait Esther exactement sous l’Occupation ? Pourquoi s’était-elle volontairement enfermée dans la maison familiale ? J’ai aussi cherché à comprendre la médiatisation de l’affaire en 1983, quand le GIGN intervient, dans une France en plein « syndrome de Vichy », confrontée au retour des fantômes de l’Occupation et à la mémoire longtemps enfouie des femmes tondues.

 

Comment avez-vous travaillé autour de cette histoire afin de reconstituer les lieux et les faits ?

G. K. J’ai eu la chance de découvrir des trésors d’archives et de rencontrer les derniers témoins à Saint-Flour où mes recherches ont été accueillies avec confiance et générosité. L’affaire avait laissé des traces dans une ville montrée du doigt par la presse en 1983. Mais le temps a fait son œuvre et les Sanflorains éprouvaient eux aussi le besoin de comprendre. Je crois qu’ils ont été sensibles à ma volonté de rendre à Esther Albouy son identité et son humanité.

 

 

La famille Albouy est originaire de Lozère, pas vraiment du cru donc et volontiers montrée du doigt. Que de secrets entourent celle-ci ! Le père Léon, lignard, la fille Esther, la mère et les deux frères vivent dans un logement appartenant à la communauté voisine des Carmélites. Esther est embauchée comme opératrice aux PTT. Cette jeune femme discrète va devenir le souffre-douleur de ceux qui l’entourent, à l’heure où collaborateurs et résistants s’affrontent. Soupçonnée de relations avec des Allemands, elle sera tondue à la Libération. Le dossier est vide mais va la poursuivre pendant des années. Elle devient « la recluse » et lors de l’expulsion, entre « folie » et syndrome de Diogène, c’est toutes ses souffrances psychologiques qui vont être découvertes.

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