De quoi parle Le Nénuphar ?
Alexandrine Descotes Mon frère, ma sœur et moi sommes nés triplés par FIV. C’est un aspect de notre vie qui a commencé à m’interroger à 18 ans quand j’ai pris conscience que je ne connaissais rien des circonstances de cette naissance particulière. Je me suis tournée vers mes grands-parents, dont j’étais très proche, et ai découvert un secret de famille. Ma grand-mère m’a raconté que mon père était né porteur d’une malformation très rare (une naissance sur 50 000 à l’époque), non opérable en France. Ma grand-mère a traversé l’Atlantique en 1962 pour le faire opérer par un chirurgien extraordinaire, le Dr Lattimer. C’est aujourd’hui une pathologie détectée lors des échographies anténatales et qui peut amener à une IVG. À la fin des années 1950, mes grands-parents n’ont pas eu ce choix et ils se sont battus pour offrir à mon père une vie digne. C’est une histoire que mes grands-parents ont tenu secrète toute leur vie. J’ai voulu l’écrire parce que je ne veux pas qu’elle disparaisse, même si elle reste très douloureuse pour ma famille et pour mon père. Ce livre, je le dois à deux femmes, ma grand-mère et ma mère. Il porte la voix de trois femmes qui racontent la blessure secrète d’un homme, trois maternités espacées de soixante ans et, surtout, trois histoires d’amour, celle d’une mère prête à tout pour sauver son fils, l’amour d’une femme qui s’est battue pour réparer un homme abîmé et l’amour d’une fille pour son père. J’ai un père extraordinaire, j’ai écrit ce livre pour lui. Ça parle aussi de l’amour comme rempart à l’injustice et au silence. Pendant que j’écrivais, j’ai compris que l’histoire de mon père était liée à l’histoire de la médecine et à un scandale sanitaire : ma grand-mère prenait du Distilbène pendant sa grossesse, un médicament prescrit aux femmes enceintes pour prévenir les grossesses à risque et qui s’est avéré délétère, ce qui a été révélé dans une enquête du Monde en 1983.
En quoi ces femmes sont-elles des héroïnes ?
A. D. Ma grand-mère était une héroïne malgré elle. Elle ne travaillait pas, vivait dans un milieu traditionnel des années 1960 et a été amenée à faire un voyage dont elle ne se sentait pas capable. Aujourd’hui, cela paraît anecdotique mais à l’époque, il n’y avait pas le téléphone, pas d’Internet. Mes grands-parents s’écrivaient des lettres, quasi quotidiennement, pendant toute la durée de l’hospitalisation de mon père. Il y en a une qui me bouleverse, parce qu’elle traduit vraiment le sacrifice, la séparation dans ce contexte dramatique. Ma grand-mère a eu un comportement féministe alors qu’elle ne se considère pas comme telle. Le deuxième personnage, inspiré par ma mère, est une femme forte qui a choisi de vivre cette aventure compliquée, a accepté mon père avec toute sa différence et s’est battue pour que cette histoire d’amour existe. C’est la plus belle des histoires.
J’ai aussi lu Le Nénuphar comme un livre sur l’écriture : vous êtes-vous posé la question de la légitimité pendant que vous écriviez ?
A. D. Tout le temps. C’était une posture délicate pour moi : c’est mon histoire mais aussi et surtout celle de mon père, qui touche au très intime. Un de mes livres préférés, c’est Rien ne s’oppose à la nuit de Delphine de Vigan. Dans ce livre, elle a écrit cette très belle phrase : « Ma mère est morte mais je manipule un matériau vivant ». Mon père est en vie, mes grands-parents sont décédés mais je ressentais une grande responsabilité à écrire cette histoire, à bien l’écrire, pour ne heurter personne. Ce fut un cheminement, un travail de dentelle au fil des années pour choisir les bons mots, les bonnes images, arriver à quelque chose qui soit juste.
Ce livre, c’est une déclaration d’amour à votre famille ?
A. D. Absolument. Ce qui a déclenché le processus d’écriture, c’est de comprendre que cette histoire, que je trouve extraordinaire, a surgi dans une vie ordinaire. Et puis mon père, à 67 ans, malgré un parcours remarquable, se sent encore inférieur et ça me révolte. La honte doit changer de camp : ce n’est pas aux gens malades de devoir se cacher, de porter le poids de la dissimulation. C’est un cri de révolte et d’amour pour montrer à mon père qu’il doit être fier de ce qu’il est.
Alexandrine Descotes signe, avec Le Nénuphar, son premier roman. Ce roman vient de loin : il naît de plusieurs années d’enquête sur son histoire familiale, tissée de secrets et de scandales médicaux. Il a commencé à s’écrire avec une interrogation qui a traversé l’auteure l’année de ses 18 ans. Née par FIV avec son frère et sa sœur, elle n’avait jusqu’alors jamais questionné l’origine de sa naissance et l’histoire de ses parents. À partir de là, elle fouille les archives, retrace les entretiens, croise les regards et remonte le fil, non seulement de son histoire, mais aussi de ceux qui étaient là avant elle. Avec ce texte, elle offre un autre récit qui vient rompre la malédiction du silence et redonne toute sa lumière à sa famille.