Prendre le large n’est pas seulement un très joli titre, c’est vraiment le fil conducteur de ce récit. Comment vous est venu cet appel du large ?
Martin Dumont Je crois que ce sont les livres qui, les premiers, m’ont fait aimer la mer. Ceux d’Hemingway, London, Melville, Jules Verne ou Stevenson. Grâce à leurs histoires, je me suis rêvé marin longtemps avant de le devenir. À l’adolescence, mon père s’est acheté un bateau et m’a initié à la voile. J’ai attrapé le virus tout de suite. Surtout, j’ai très vite ressenti l’envie d’aller plus loin, de voir ce qui pouvait m’attendre derrière la ligne d’horizon. L’envie de voyages au long court est venue très naturellement.
On rencontre dans Prendre le large des personnages qui ressemblent beaucoup à ceux de vos romans Tant qu’il y aura des îles et Tempo. N’avez-vous pas eu l’impression que votre fiction devenait réalité ?
M. D. À travers mes livres, je parle des choses et des gens qui me touchent. Les questionnements de mes romans sont souvent ceux qui me traversent aussi au quotidien. Et puis je veux que mon écriture colle à la réalité. Quand j’écris un personnage, j’essaye avant tout qu’il sonne juste, vrai, que le lecteur se le représente comme quelqu’un qui existe et qu’il pourrait lui-même croiser un jour. Fiction ou réalité, peu importe. Ce qui compte, c’est de croire à ce que l’on est en train de lire.
Une de vos escales semble vous avoir particulièrement marqué : Sao Nicolau, la musique de Cesaria Evora, la rencontre avec Roslan… Avez-vous vécu cette escale comme un moment essentiel de votre voyage ?
M. D. Je crois aux rencontres qui marquent, qui habitent et aident à grandir. Sans contestation, celle-ci en est une. Rencontre avec un pays, une culture et un guide, Roslan, qui nous a permis de découvrir son île. Lorsque je vis une belle expérience, j’ai d’abord envie de la partager. Quand j’écrivais les pages sur le Cap-Vert, je me disais : il faut que le lecteur sente comme c’est beau, comme les gens là-bas sont incroyables. Il faut qu’il ait envie d’y aller à son tour.
Ce voyage est parfois « pollué » par les problématiques environnementales, le plastique, les orques qui perdent la tête. Lorsque l’on est au cœur de l’Atlantique, se sent-on encore plus concerné par l’écologie ?
M. D. Lorsque l’on se confronte à la nature, on prend mieux conscience de sa beauté, de sa force, mais aussi de sa vulnérabilité et du mal qu’on lui fait. J’avais beau l’avoir lu des dizaines de fois, je n’avais pas pris conscience de l’ampleur de la pollution plastique avant de naviguer. Pendant la transatlantique retour, il ne s’est pas passé un jour sans que l’on aperçoive un débris en plastique. Et ce n’est malheureusement que la partie immergée de l’iceberg. La catastrophe écologique en cours dans l’océan est encore majoritairement invisible. Elle n’en sera que plus désastreuse.
Vous décrivez une vie à bord qui est loin d’être toujours idyllique. Pourtant lorsque la tristesse du retour se fait sentir, vous soufflez à Aïda : « Pacifique, un pacte pour l’avenir ». Avez-vous besoin de ces rêves de mer pour avancer et construire votre vie de famille ?
M. D. Tout le monde a besoin de rêves et de projets pour avancer. Les miens sont souvent teintés de bleu, mais pas seulement. Lorsque nous sommes rentrés, il y avait de la joie bien sûr, mais aussi beaucoup de nostalgie. Cette promesse de repartir un jour nous a permis d’adoucir la transition et de nous projeter sur la suite. Dans l’expérience que décrit ce livre, j’ai découvert que la préparation d’un projet peut-être aussi riche et excitante que le projet lui-même.
« Dans la lenteur suspendue et déconnectée d’une traversée océanique, les heures ne se comptent plus. » Cette « lenteur suspendue et déconnectée » est-elle propice au processus d’écriture ?
M. D. Pour être honnête, j’ai peu écrit durant le voyage. Ce livre a été essentiellement rédigé après notre retour, sur la base de quelques notes, de souvenirs encore vifs et de photos. En mer, la gestion du bateau m’occupait beaucoup. Mon jeune fils aussi, évidemment. Et puis j’ai beaucoup pêché, bricolé, lu, rêvassé... Beaucoup de choses que j’aime et auxquelles j’ai moins de temps à consacrer à terre. Et puis, je suis si heureux en mer que, bien souvent, je ne fais rien d’autre que fixer l’horizon.
Martin et Aïda prennent un jour la décision de tout quitter et de faire un bébé. Un projet qui mettra deux ans à naître. Avec leur petit Charlie d’à peine 12 mois, ils embarquent sur un voilier, le Yuzu, pour un périple qui les mènera de Lorient aux Caraïbes via le Cap-Vert. Pendant une année, on accompagne ce petit équipage dans son aventure au fil des flots, de la météo, du bricolage, des rencontres de ports où ils font escale. On suit avec bonheur le sillage de cette famille peu banale qui se construit auprès des dauphins, des orques et des Noctiluca scintillans. Un récit d’évasion et d’apprentissage, tout en sensibilité et humour, où la musique, l’amitié, l’amour et les horizons maritimes ont la part belle.