Clément est une autofiction. Comment passe-t-on du besoin de dire à celui d’écrire, puis de choisir des procédés littéraires ?
Romain Lemire J'ai toujours eu envie d'entrer en littérature en écrivant un texte long. Je sais maintenant que le premier ne pouvait être que celui-ci. Or, je n'ai pu l'écrire qu'à partir du moment où je me suis senti stabilisé, résolu, résilient. Cette résolution m'a surtout permis d'écrire un livre qui va vers la lumière et qui donne de l'élan, de la force, du courage ; un livre dans lequel transparaît, malgré le drame, un appétit de vivre.
Vous racontez en premier lieu avec légèreté les sept premières années du petit Clément, puis il s’exprime à la manière d’un enfant dans ses journaux intimes. Qu’est-ce qui a motivé ce choix ?
R. L. Le récit est chronologique et il s'étale de la naissance aux 49 ans de Clément qui en est le narrateur ‒ sauf pour la période entre ses 35 et 42 ans. Il fallait que Clément soit toujours aussi ignorant que possible de ce qui lui arrive. C'est pourquoi le style évolue en permanence : neutre jusqu'à 7 ans puis enfantin, avant de se hisser progressivement à hauteur d'adolescent, de jeune homme, d'homme jeune et enfin de monsieur. Le rapport entre Clément, son auteur et ses lecteurs évolue, lui aussi, construisant progressivement un pacte de confiance, indispensable pour traverser ensemble un tel labyrinthe.
Le récit des agressions sexuelles subies par Clément entre 7 et 14 ans assombrit celui d’une enfance heureuse, à laquelle tout un chacun peut s’identifier. Comment avez-vous trouvé une voix aussi juste, à hauteur d’enfant ?
R. L. C'est tout l'objet du livre : raconter l'inceste tel qu'il se vit et non pas tel que les victimes s'en souviennent, encore moins tel que l’imagine les gens qui ne sont pas passés par là. Un enfant victime d’inceste a des copains, des jeux, il aime manger, rigoler, écouter de la musique... et en même temps, il est envahi par un mal-être qu'il croit être la norme. À 7 ans, Clément pense à la mort comme à une alliée.
Le père incestueux est sympathique, cultivé, attentif et, sous de nombreux aspects, bon père. Vouliez-vous que les lecteurs s’attachent à lui, comme Clément ?
R. L. Je voulais que les lecteurs évoluent sur le fil ambivalent des sentiments, bien que, en matière de crimes perpétrés sur des mineurs, cela soit contre-intuitif. Il faut sortir de la figure du monstre et appréhender ce qu'il se passe autour de nous avec lucidité : chaque année, en France, 160 000 enfants subissent une première agression incestueuse. Ces pédophiles sont presque tous des hommes, ils sont présents à part égale dans absolument tous les milieux socio-professionnels et, surtout, ils sont, comme vous, moi, votre collègue de la compta ou votre cousin, très sympas, marrants comme tout, chaleureux, intelligents... Ils sont si nombreux qu'on peut partir de ce principe : si on a une vie sociale raisonnablement développée, on en connaît tous et on les aime. La société est gangrenée par l'inceste.
Bien que l’ouvrage bascule après cette phrase, « Si je n’écris pas tout, je n’écris rien », une joie d’être au monde infuse et persiste. Le roman reste un page turner lumineux malgré les drames familiaux. Comment avez-vous tenu cette ligne claire ?
R. L. Je n'avais pas d'idée préconçue lorsque j'ai commencé à écrire. Quand je dis que j'avance main dans la main avec le lecteur, ce n'est pas une formule : on est aussi perdu l'un que l'autre mais on avance ensemble, on tâtonne. Je dirais même qu'on s'épaule. J'ai eu besoin de me projeter dans cette intimité supposée d'un futur moment de lecture du livre pour avancer dans l'écriture. J'ai voulu retracer ce parcours devant témoins parce que je sais que, parmi eux, certains sont inconscients de ce dont il s'agit, ce qui signifie que, vu le nombre de victimes que compte le pays, entre six et sept millions, ils ne savent pas dans quelle société ils évoluent ; d'autres sont passés par là, vivent dans le brouillard, sont dissociés, s'auto-sabotent, ne s'estiment pas à leur juste valeur... J'ai voulu leur faire gagner du temps. Nous, victimes, méritons tous de vivre en paix. C'est possible, Clément est là pour le montrer.
Le définir comme un feel good serait inapproprié compte tenu du sujet qui irrigue le texte. Pourtant, sa lecture est salutaire. Que l’on soit directement concerné par l’inceste, victime collatérale ou totalement étranger à cet univers malsain, ce roman nous libère de ce sujet tabou par la parole. Les descriptions d’une vie d’enfant normale entre les moments d’abus sexuels illustrent comment ces viols répétés distillent un mal-être durable dans la vie des victimes. À travers Clément, Romain Lemire nous prouve cependant, avec une émouvante humanité et une habileté littéraire spectaculaire, qu’il est possible de vivre, de (re)trouver le chemin de la joie et que chacun peut cheminer sur le chemin de la résilience. Un ouvrage qui se dévore, à la portée de tous, lumineux.