Sciences humaines

Lucie Azema

L'Iran en plein cœur

Entretien par Jérémie Banel

(Librairie du Contretemps, Bègles)

Comment raconter un lien intime, si intime, avec un lieu et ses habitants ? Lucie Azema relève le défi avec brio et brosse avec émotion et humanisme un portrait littéraire et personnel de l'Iran où elle a longtemps vécu et qui l'habite durablement.

Bien qu'au cœur de l'actualité et des cahots de la marche du monde, l'Iran et son histoire restent, vus de France, largement méconnus. Comment décririez-vous « votre » Iran ?

Lucie Azema Pour ma part, c’est d’abord un Iran de la beauté. Une beauté multiple, profonde. Bien sûr il y a l’architecture, les jardins, les mosquées sublimes, les villes chargées d’Histoire ainsi que les arts, la poésie, la musique : une tradition culturelle d’une densité et d’une sensibilité remarquables. Mais la beauté de l’Iran ne se limite pas à ce patrimoine visible : elle réside avant tout dans les relations humaines. Ce pays m’a appris la valeur des liens. En Iran, on découvre une générosité spontanée, un sens profond de l’accueil, une attention constante portée à l’autre. Les rencontres y prennent une intensité particulière : les conversations s’étirent, les amitiés se nouent rapidement et les relations humaines s’inscrivent dans la durée.

 

On le découvre ou le redécouvre en vous lisant, mais l'Iran est, peut être avant tout, un pays de poètes et d'amoureux des mots. Pouvez-vous nous parler de la façon dont cela se manifeste au quotidien et l'influence que cela a pu avoir sur votre écriture ?

L. A. On entend souvent dire que les Iraniens sont capables de réciter spontanément des vers de poésie, qu’il s’agisse de grands poètes persans ou même, parfois, de certains poètes français. Cela peut sembler être un cliché mais il contient une large part de vérité ! En Iran, la littérature, et plus particulièrement la poésie, occupent une place centrale dans la culture et dans la vie quotidienne. Elles sont profondément ancrées dans les usages sociaux. L’un des exemples les plus parlants de cette relation vivante à la poésie est la tradition du fâl-e Hâfez. Cette pratique consiste à interroger symboliquement l’œuvre du grand poète Hâfez pour y chercher une forme de réponse ou d’inspiration. Elle est particulièrement répandue lors de certaines occasions, notamment pendant Norouz, le nouvel an persan, célébré à l’arrivée du printemps. Le principe est simple : on formule intérieurement (ou parfois à voix haute) une question, un doute, un souhait. Puis on ouvre au hasard le recueil du Divân de Hâfez. Le poème qui apparaît est alors interprété comme une réponse, un éclairage. C’est l’une des traditions iraniennes que je préfère.

 

Votre récit est également empreint de nostalgie et son corollaire, le fait de se sentir chez soi. Quelle place ce pays occupe-t-il pour vous sur ce plan ?

L. A. L’Iran et la langue persane, intimement liés l’un à l’autre, occupent une place particulière dans ma nostalgie. Pour en parler, j’utilise souvent la métaphore de la maison. L’Iran et le persan sont comme une pièce de cette maison intérieure. Ce n’est pas forcément celle où je vis en permanence mais c’est une pièce essentielle : je peux y entrer quand je le souhaite et y retrouver des souvenirs, des mots, des émotions qui n’existent pleinement qu’en cet endroit. Elle reste toujours ouverte quelque part en moi. Et même lorsque je n’y suis pas, sa présence donne sens à l’ensemble de mon espace intérieur.

 

Enfin, votre livre se termine sur une note d'espoir quant à la situation politique et sociale, suite au mouvement Femme Vie Liberté. Quel regard portez-vous sur la séquence actuelle ?

L. A. Le pays traverse une période extrêmement violente et douloureuse et personne ne peut prédire ce qui se passera dans les mois ou les années à venir. Mais avoir de l’empathie pour autrui ne consiste pas seulement à entrevoir sa douleur (ce n’est qu’une partie du chemin) : c’est aussi espérer pour lui. Et le peuple iranien a besoin que l’on espère avec lui, qu’on ne l’abandonne pas.

 

 

Voyageuse invétérée, Lucie Azema revient avec un nouveau livre où, comme à son habitude, le plaisir de lecture s'accompagne du ravissement de la découverte en suivant le fil de ses périples. C'est à l'Iran qu'elle se consacre cette fois, une destination au cœur d'une zone à laquelle elle a déjà consacré de belles pages. Mais il ne s'agit ni de l'Iran de la géopolitique et des discours, ni de l'Iran sombre des mollahs. Elle nous parle de l'Iran des Iraniens et des Iraniennes, particulièrement de ceux qui l'ont accueillie, avec qui elle s'est liée, dans ce pays où l'hospitalité est un devoir. Un livre à l'image de ces rencontres, plein de grâce et de poésie, riche des échanges qui l'ont nourri.

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