Sciences humaines
La philosophie : du sens à portée de tous ?
-
Olivier Dhilly
À quoi bon ?
Les Léonides
11/03/2026
286 pages, 21,90 €
-
Dossier de
Anne Canoville
Librairie L'Astrolabe (Rennes) -
❤ Lu et conseillé par
2 libraire(s)
- Christelle Chandanson de Elkar (Bayonne)
- Mylène Rodriguez de La Machine à Lire (Bordeaux)
-
Guillaume Pigeard de Gurbert
Philosopher mode d'emploi
Armand Colin
04/02/2026
382 pages, 22,90 €
-
Dossier de
Anne Canoville
Librairie L'Astrolabe (Rennes) -
❤ Lu et conseillé par
1 libraire(s)
- Christelle Chandanson de Elkar (Bayonne)
✒ Anne Canoville
(Librairie L'Astrolabe Rennes)
Face aux crises de la modernité et du sens, la philosophie peut-elle encore nous aider à penser ? Ces ouvrages tentent de montrer que oui : l'un met en lumière les structures fondamentales de la discipline pour donner à tous la possibilité de s’en saisir, l'autre esquisse un chemin pour sortir du nihilisme.
Elle n’est pas nouvelle, la question de savoir comment rendre accessible la philosophie au plus grand nombre : aux bacheliers qui, chaque année, doivent apprendre à se repérer en quelques mois dans un dédale de noms et de concepts, absorber une méthodologie qui aura laissé perplexe plus d’un lycéen ; mais aussi aux adultes qui, curieux de (re)découvrir la pensée philosophique, ne savent pas toujours par où commencer. Revues, BD, livres de vulgarisation accessibles à un public de plus en plus jeune… : ce ne sont pas les propositions qui manquent mais, parmi une offre pléthorique, peu d’ouvrages semblent réellement faire date, à l’inverse des classiques de la discipline qui, tels des menhirs, semblent aussi bien résister à l’épreuve du temps qu’à la compréhension des profanes.
Pour pallier cette image d’une discipline élitiste et poussiéreuse, G. Pigeard de Gurbert propose, dans Philosopher mode d’emploi, une approche originale et accessible de la philosophie. Plutôt que de présenter une histoire des doctrines, il cherche à dégager les structures fondamentales, simples et universelles, à l’aune desquelles toute pensée philosophique peut être comprise et pratiquée. Selon lui, cinq grandes tensions structurent toute réflexion philosophique : l’étrange et le familier, le passif et l’actif, l’un et le multiple, l’être et le temps, le sens et le non-sens. Loin de constituer des oppositions figées, ces couples sont autant de relations dynamiques qui traversent notre expérience du monde. Philosopher, c’est alors apprendre à repérer ces structures, en comprendre les enjeux et s’habituer à circuler, prudemment, de l’une à l’autre. L’auteur nous les présente en choisissant avec soin ses références et ses exemples, entre auteurs classiques et cas concrets, proposant ainsi une lecture transversale de l’histoire de la philosophie sans jamais céder à la simplification.
Ce faisant, il met aussi à mal une demande souvent adressée à la philosophie : celle d’apporter du sens. Alimentée par une partie de la production éditoriale, cette demande procède pour lui d’un malentendu et constitue un autre point d’achoppement de la philosophie dans ses usages contemporains. On le constate dans les rayons des librairies où les meilleures ventes se confondent avec celles du développement personnel, privilégiant des approches centrées sur le rapport à soi-même qui, si elles peuvent apporter du réconfort et présenter un certain intérêt, coupent la philosophie d’une de ses préoccupations fondamentales : le bien commun. À l’autre bout du spectre, les travaux issus des sciences sociales comme l’Histoire ou la sociologie semblent plus à même de documenter les enjeux de notre époque et d’orienter des réflexions collectives, sans pour autant apporter de réponses aux grandes questions que notre esprit semble toujours, irréductiblement, vouloir se poser.
C’est à cette difficulté que répond l’ouvrage d’Olivier Dhilly, À quoi bon ? en proposant une analyse de ce qu’il identifie comme une crise majeure de la modernité. Crises politiques, explosion des inégalités, guerres et tensions géopolitiques, dérèglement climatique… : le contexte contemporain nourrit un profond désarroi. Les idées de progrès, de raison et d’universel, autour desquelles s’était structurée la modernité intellectuelle occidentale, se voient contestées, fragilisées et vidées de leur sens. À l’image de ce que Nietzsche appelait le nihilisme, il ne s’agit pas simplement d’une somme de désespoirs individuels mais d’un processus historique profond, d’érosion des repères, des valeurs et des fins.
Face à cette faillite de la modernité, Dhilly nous incite à nous méfier de toute doctrine s’annonçant comme pourvoyeuse d’un sens univoque ou de solutions clé en main. Renvoyant dos à dos discours réactionnaires, messianiques et individualistes, son livre invite à poursuivre une autre voie, à saisir chaque opportunité concrète de construire des alternatives et d’incarner de nouvelles manières de faire société ; c’est à partir de ces expériences que l’on pourra espérer élaborer à nouveau, collectivement, du sens. La diversité des exemples et des références sur lesquels il appuie ses développements, par exemple les pensées décoloniales d’Édouard Glissant ou Frantz Fanon, constitue en elle-même un indice de la manière dont la philosophie pourrait faire preuve d’une utilité renouvelée : en se nourrissant du réel et des observations d’autres disciplines, plutôt qu’en s’enfermant dans un système clos et dans un universalisme abstrait. À l’instar de Pigeard de Gurbert qui reprend à son compte la formule de Descartes selon laquelle philosopher c’est « vivre les yeux ouverts », Dhilly dessine une image de la philosophie comme une boussole critique qui nous permet de garder le cap face à la complexité du réel.