Chronique Laëtitia de Ivan Jablonka

Cyril Canon Librairie Sauramps (Montpellier)

Laëtitia. Ce simple prénom, posé en lettres rouges sur une couverture noire, résume, par sa terrible sobriété, la volonté d’Ivan Jablonka de rendre vie à Laëtitia Perrais, morte assassinée à 18 ans un mois de janvier 2011. Ce livre inclassable, tour de force littéraire mêlant tous les genres, retrace son histoire. Davantage qu’une enquête sociologique ou criminelle, c’est surtout l’acte fou d’un auteur : un acte d’amour pour Laëtitia.

Dans un récit entêtant, Ivan Jablonka, chercheur obstiné, dirige une enquête implacable pour mieux disséquer le fait divers, « baudruche de sensationnel ». Dans son étude, « une histoire de vie enlacée à une enquête criminelle », il alterne par de courts chapitres, portraits des protagonistes, lieux géographiques de la région nantaise, et ce qu’il ressent pour la jeune victime. Il décrypte et ausculte les parties prenantes de l’affaire, qu’elles soient familiales, policières, judiciaires, politiques et médiatiques. Il démonte tout. Il établit la radiographie sociologique d’une France dite « périphérique », qui encaisse, silencieuse, les blessures incessantes qu’inflige la vie. Il écoute et donne voix aux proches de Laëtitia, rend compte des trajets cabossés de ses personnages. Et à Jessica, sa sœur jumelle, il fait la promesse de dire la vérité sur ce qu’était réellement sa personnalité. L’auteur analyse l’hystérie politique, qui, suite à l’emballement des médias, s’accapare le drame. Il dénonce le pouvoir qui manipule, la mise en accusation de la justice par le président Sarkozy, qui déclenche la colère des magistrats – fait inédit dans l’histoire de la République. Le comportement de l’Élysée dans cette affaire est expédié par l’auteur en une phrase lapidaire : « Les mots ont été dans la bouche de Nicolas Sarkozy comme la scie à métaux entre les mains de T. Meilhon : un instrument de découpe, un tranchoir. Ses discours ont été un acte de division ; la société en est ressortie toute sanglante. » Mais il se penche aussi sur le travail constant, quotidien, dévoué, de la justice et de la police. Il saisit avec justesse et empathie les enjeux individuels et collectifs qui traversent son projet littéraire. Le fait divers devient fait historique. Œuvre hybride et protéiforme, ce livre trouve peut-être sa clé dans un DVD offert à l’auteur par l’avocate de Jessica, La Chambre Verte de François Truffaut, film nimbé d’une atmosphère mortifère. Jablonka, à l’inverse du héros du film, ne veut pas être le gardien des morts, mais celui de leurs vies et de leurs existences. S’il pense aux morts, il écrit pour la vie. « Je rêve Laëtitia comme si elle était absente […], je ne fantasme pas la résurrection des morts ; j’essaie d’enregistrer à la surface de l’eau, les cercles éphémères qu’ont laissés les êtres en coulant à pic. » Allant au-delà du « fait divers comme symptôme », il évite à Laëtitia de devenir une simple « nécrologie spectaculaire ». Emblème de la violence faite aux femmes, Laëtitia a symboliquement prêté son corps à la démocratie. Sous la plume de l’auteur, ce corps objet devenu totem de nos fantasmes, retrouve tout son sang, sa chair, sa grâce. Se réincarne enfin. Laëtitia est là. Vivante, si l’on peut dire. Elle hante chaque page du livre de sa vibrante aura. Sa fraîcheur, la singulière simplicité de son existence, restent présentes dans nos esprits longtemps après la lecture.

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