Littérature étrangère

Andrea Bajani

L'Anniversaire

✒ Valeria Gonzalez y Reyero

(Librairie Jeanne Laffitte, Marseille)

Lauréat du prix Strega 2025 (équivalent du prix Goncourt en Italie), le roman d’Andrea Bajani incarne le cri silencieux d’un homme qui décide de couper les ponts avec sa famille et de se soustraire à la violence sourde qui l’entoure pour essayer, enfin, de se sauver.

La question qui est au cœur de ce roman puissant autant que déroutant est la suivante : peut-on abandonner ses parents ? Peut-on se soustraire à une vie familiale qui nous enferme et tourner le dos aux origines, aux devoirs filiaux, au sang de son sang ? L’Anniversaire raconte cette rupture. C’est la confession d’un fils, devenu désormais un homme, qui arrive enfin à nous livrer son histoire familiale dix ans après son éloignement. Il le fait sans joie ni pathos : une extirpation du mal douloureuse mais nécessaire. Grace à la plume épurée mais extrêmement attentive d’Andrea Bajani, nous entrons dans le quotidien d’une famille apparemment ordinaire de la classe moyenne italienne, entre les années 1970 et 1990. Mais derrière cet ordre classique – un père qui travaille, une femme au foyer, deux enfants – se cache en réalité un univers écrasé par la violence paternelle. Une violence physique mais encore plus psychologique qui tétanise le jeune fils et qui efface complètement la figure de la mère. C’est de cette dernière que le narrateur essaie d’esquisser le profil mais c’est d’autant plus difficile que cette femme est presque évanescente, sans consistance, enfermée dans une timidité maladive et dans un désir de ne pas déranger. Son propre fils se rend compte qu’il ne sait presque rien d’elle, ni son passé, ni ses aspirations ou désirs. D’ailleurs, toutes les expériences contraires à l’avis du mari (un travail temporaire, une amie un peu trop indépendante à son goût) sont rapidement abandonnées, comme une petite flamme qu’on étouffe sans difficulté. L’autorité patriarcale fige la famille dans une sorte d’apnée pendant de longues années et chaque membre de la famille essaie de survivre comme il le peut, sans arriver pourtant à faire front commun. On est étonné du ton lointain et désengagé de ce récit de famille que l’on pourrait apparenter à une radiographie. On a l’impression de retrouver un écho du Meursault de Camus dans ce portrait maternel. On comprend cependant, au fur et à mesure de la narration, que cet homme brisé fait ce qu’il peut pour rendre un dernier hommage à sa mère. Il ne la juge pas, ne la déteste pas mais ne peut pas non plus être indulgent ni l’absoudre totalement. Ce roman est un coup de massue contre le patriarcat et contre le tabou de la famille comme univers intouchable, sacré et secret. Le refus de cet homme de perpétrer un schéma familial malade et violent est une prise de position radicale et puissante, une révolte silencieuse et pourtant nécessaire.

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