Sciences humaines

Éliane Viennot

Et personne ne les traitait d’usurpateurs !

Entretien par Éric-Michel Tosolini

(Librairie Alès Librairie, Alès)

L’histoire est un champ de batailles. Celle que mène avec méthode et pugnacité Éliane Viennot, depuis vingt ans et cinq ouvrages majeurs, n’est pas la moins belle ni la moins actuelle : ouvrir avec les armes du savoir des brèches dans la forteresse de la suprématie juridique, sociale et professionnelle des hommes, pour la faire s’effondrer.

On prête à un physicien l’idée qu’il est plus difficile de désintégrer un préjugé qu’un atome. Est-ce par ce que vous vous attaquez à celui de la domination masculine que vous avez sourcé et argumenté rigoureusement toutes vos propositions ?

Éliane Viennot Toutes mes recherches, depuis ma thèse, ont été des enquêtes au cœur de mensonges historiographiques. J’ai montré que Marguerite de Valois n’était pas la reine Margot, que la querelle des femmes n’avait pas été une aimable controverse littéraire. À la fin du siècle dernier, je me suis attaquée au mythe de la loi salique. J’ai tiré ce fil, du Ve siècle à nos jours, pour voir comment s’était construite, en France, la haine de la gynécocratie. Comme précédemment, j’ai découvert une multitude de questions passionnantes dont ni l’école, ni l’université, ni les intellectuels prétendument subversifs ne m’avaient parlé et qui bousculent complètement le roman national distillé dans nos cerveaux. J’ai donc pris très vite l’habitude de bétonner mes démonstrations : de lire des centaines d’études, de citer mes sources, de montrer ce qu’ont dit et fait les messieurs qu’on nous apprend à révérer, etc. Ce qui m’a souvent valu, à la place des critiques que j’étais prête à entendre, un silence assourdissant.

 

La langue est souvent martiale, mais jamais agressive, et l’ironie perce régulièrement entre les lignes. Il me semble que souffle dans ces pages le vent vivifiant de l’épopée qui en rend la lecture si savoureuse.

É. V. Effectivement, de même que je ne me prive pas de montrer mon enthousiasme ou mon admiration pour certains personnages ou certaines actions, je n’hésite pas toujours à me moquer des affreux. D’où l’intérêt de les citer et non de les résumer car on pourrait ne pas me croire. Si le public peut s’amuser avec moi, c’est autant de gagné sur la tristesse qui pourrait nous envahir devant la quantité d’énergie et de mauvaise foi mises au service de la survie du patriarcat !

 

Faut-il nous étonner que l’un des champs où le combat des femmes contre leur invisibilisation systématique de siècle en siècle fut sans merci, a été, et reste peut-être encore, le mondes des lettres ?

É. V. Évidemment non. La clergie, la classe savante qui s’est constituée comme telle à partir de la création des universités (je traite ceci dans le premier volume de mon étude) et qui est restée strictement masculine jusqu’à la fin du XIXe siècle (la période où s’ouvre celui-ci), cette clergie s’est peu à peu répartie dans tous les domaines où le savoir était prépondérant : l’administration, la justice, la médecine, la politique, l’enseignement, le commentaire historique… Partout, elle s’est opposée à l’arrivée des femmes sur ses terrains. Mais pour réussir dans les lettres, il n’y avait pas besoin de diplômes. Dès le XVIIe siècle, des femmes sont arrivées aux premiers rangs et elles n’en sont jamais parties. D’une certaine manière, elles font, depuis cette époque, la preuve que les monopoles masculins sont usurpés. D’où l’acharnement mis à les moquer, à les condamner, à les priver des honneurs dus aux meilleurs (les académies, les prix) – jusqu’à la suppression/condamnation des mots français qui les désignent : autrice, écrivaine, poétesse…

 

Comment continuer à combattre l’hydre de l’imposture de la supériorité masculine, sinon en mobilisant sans relâche la communauté des historiens et les lecteurs ?

É. V. L’Histoire occupe aujourd’hui un rôle clé pour le progrès de l’égalité – du moins en Occident où les droits sont désormais égaux et où les femmes forment désormais une masse critique dans les postes de pouvoir (même si la parité est encore loin). Parmi les combats qui restent à mener, notamment pour réduire la violence masculine, celui qui consiste à obtenir qu’on en finisse avec le récit de nos ancêtres les hommes sera décisif. Le patriarcat n’est pas tombé du ciel. Il faut savoir comment, quand, avec quels moyens il s’est installé, répandu. Qui a voté pour lui, qui l’a aidé, qui l’a combattu. Il faut qu’on sache comment on en est arrivé où nous en sommes aujourd’hui – et pourquoi on n’y est pas arrivé plus tôt. Sinon on risque d’errer encore longtemps !

 

 

Pas de lecture plus urgente ni stimulante que La Forteresse assiégée. Documenté, sourcé, argumenté et écrit d’une plume que le lecteur sent portée par une allégresse communicative, l’ouvrage démonte, pierre par pierre, avec prudence mais gourmandise, l’édifice frauduleux de la domination masculine. Si l’enquête fut assurément longue et ardue, car cette forteresse repose sur des siècles de dénis obstinés et ses infatigables promoteurs ne sont jamais avares de coups, peut-être faut-il voir dans ces pages épiques quelque chose comme une expression du courage de la vérité ? À tout le moins nous cheminons avec cet ouvrage ‒ que Sophie Barluet aurait pu appeler un « livre de raison » ‒ aux côtés de ceux dont les idées nourrissent le débat.

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