Entretien La fois où je suis devenu écrivain de Vincent Cuvellier

Propos recueillis par Enrica Fourès,  Librairie Bazoom, Auray

La Fois où je suis devenu écrivain, texte autobiographique relatant la vie de Vincent Cuvellier jusqu’au début de sa carrière d’écrivain, paraît au Rouergue. Parallèlement, trois de ses albums arrivent chez Gallimard. C’est l’occasion d’aborder avec lui son rapport à l’écriture… et à l’enfance.

Page : Votre récit autobiographique paraît au Rouergue, l’éditeur chez lequel tout a commencé (ou presque). C’est la « crise de la quarantaine » qui vous pousse à vous confier ou bien l’envie de donner potentiellement confiance à des ados qui, comme vous à l’époque, se sentiraient un peu en marge ?

Vincent Cuvellier : Les deux… La quarantaine, un gosse, une séparation, la mort de mon père. Et aussi l’envie de m’adresser aux gamins qui galèrent à l’école et dans la vie… A priori, je suis un miraculé, et des comme moi il y en a plein, des qui n’étaient pas destinés à s’en sortir, sur le front desquels était écrit « perdu pour la France ». C’est bête, mais ce que je dis dans ce bouquin, c’est que, des fois, il faut savoir se débrouiller plus ou moins seul. Attention, je relativise, je n’ai pas connu de drame, juste une longue galère de plus de quinze années.

 

P. : Vous expliquez votre attrait pour la littérature jeunesse, entre autres, par une grande liberté de ton…

V.C. : La littérature adulte m’a toujours gonflé ; la littérature jeunesse a un truc très sain, très direct… Effectivement, la littérature jeunesse me paraît cent fois plus créative que la littérature adulte. Déjà, parce qu’on a avec nous les illustrateurs et les graphistes. Et puis aussi parce que notre public est moins snob. Peut-être que je ferai un roman adulte, un jour, mais ce n’est pas mon but ultime. J’en ai d’autres : faire de la BD, créer un magazine, écrire des chansons, écrire un spectacle musical. Je sais que je ne serai jamais un grand romancier, un grand styliste, c’est pas grave, je compense mes faiblesses par l’énergie. Vous avez remarqué, on parle souvent de l’énergie dans la musique, le rock, la peinture, la danse, jamais dans l’écriture… et pourtant, c’est un sacré moteur. Alors, la liberté, oui. Mais il faut quand même aller la chercher avec les dents. Parce que des gens conventionnels, il y en a aussi un paquet en littérature jeunesse.

 

P. : Les Enfants sont méchants (Gallimard Jeunesse) évoque le fossé qui existe entre le monde des adultes et celui des enfants. On a l’impression, et ce n’est pas la première fois à la lecture de vos textes, que vous avez encore un pied dans l’enfance (ce n’est pas un reproche !) et que, d’une manière générale, vous vous sentez en définitive toujours plus proche des enfants que de leurs parents. C’est faux ?

V.C. : C’est une vraie question qui concerne tout le monde. Comment on se situe par rapport à l’enfance : la nôtre, et les enfants qu’on côtoie. Moi, souvent, je n’aime pas, mais alors pas du tout comment on parle aux enfants ! Soit on leur parle comme à des débiles, soit on a peur d’eux et on les laisse faire n’importe quoi. Moi, je veux, dans mes livres et dans la vie, à la fois les considérer comme des enfants, et à la fois leur parler comme à des adultes. Pour moi, on peut parler de tout aux enfants, sans aucun tabous. Il y a juste la manière de le faire.

 

P. : Deux albums avec le même petit héros, Émile, paraissent simultanément chez Gallimard. Ces albums, illustrés avec énormément d’humour par Ronan Badel, donnent la part belle à un gamin très facétieux, pour lequel le champ des possibles ne semble pas avoir de limites ! Comment est né Émile ?

V.C. : Émile est né un peu comme ça. Déjà l’envie avec Ronan d’avoir un personnage récurrent, une série. Pour dire vrai, le premier épisode est né d’une anecdote : je dormais chez des amis à Paris et leur petite fille de 7 ans a commencé à dire qu’elle voulait comme animal de compagnie une chauve-souris. Elle était sérieuse, elle voulait vraiment une chauve-souris, elle s’était bien renseignée. Et sa maman essayait de lui expliquer rationnellement – au lieu de lui dire : « Écoute, ma chérie, tu nous les brises gentiment, tu n’auras pas de chauve-souris, point à la ligne, brosse-toi les dents et va te coucher » – pourquoi elle ne pouvait pas avoir de chauve-souris dans un appartement. En fait, ce que j’essaie de choper avec Émile, c’est ce truc têtu de l’enfance, irrationnel et hyper poétique.

 

P. : Malgré votre tendance à travailler dans l’urgence, avez-vous déjà des projets qui vous tiennent à cœur et dont vous pourriez nous dévoiler quelques bribes ?

V.C. : Je suis l’aise dans l’improvisation. Mais c’est parce que j’ai toujours une dizaine de projets d’avance. Et si sur les dix, j’en concrétise six ou sept, je suis content. Et dans ces projets, il y en a deux qui me tiennent à cœur, qui ont été refusés partout. Deux BD : une qui parle de politique, l’autre de religion. À force de faire des bouquins, je me rends compte, à moins que ces projets soient très mauvais, qu’il y a deux tabous : parler de politique et parler de la religion catholique. Sans prendre parti, mais sans être neutre non plus. Je suis croyant, mais pas « béni oui-oui ». Et pour parler de religion dans ce pays, il faut soit être catholique pratiquant et proche du dogme officiel, soit être un bouffeur de curé ! Entre les deux, point de salut ! Mais j’insiste, parce que la voie médiane me semble toujours la plus intéressante.

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