Sciences humaines

Catherine Dorion

Pour ne pas sombrer

Entretien par Mylène Rodriguez

(Librairie La Machine à Lire, Bordeaux)

Le fascisme menace nos démocraties. Face à cette réalité, que faire ? L'autrice propose de remplacer la peur par la joie, émotion universelle par laquelle nous quittons ces sentiments de solitude et d'inertie, retrouvons de l'élan et du courage pour ne pas abdiquer et exprimer le meilleur de l'humanité.

Votre livre est une invitation à ne pas se considérer battu d'avance. Est-ce une posture qui vous a toujours animée ou l'avez-vous développée récemment face au virage radical pris par les dirigeants occidentaux ?

Catherine Dorion « Ne te laisse pas manipuler ! Ne laisse pas les autres déterminer ta vie à ta place ! », m’a souvent répété ma mère, une hyper empathique, comme moi, qui a été une excellente coach dans ce domaine depuis mon plus jeune âge. L’empathie, pour pouvoir être vécue pleinement, doit effectivement s’accompagner d’une grande vigilance contre les profiteurs et les dominateurs.

 

Vous valorisez « les petits riens » du quotidien. En quoi consistent-ils et peuvent-ils suffire à inverser l'inertie et l'abdication ?

C. D. Il ne s’agit pas réellement de « petits riens ». Il s’agit de défricher avec soin, en nous, un chemin psychologique à même de conjurer notre effarement et notre gluante perception d’impuissance. En plongeant dans les récits, journaux intimes et mémoires de témoins d’autres époques et lieux de l’Histoire où, comme aujourd’hui, la démocratie s’est fait prendre à la gorge par l’autoritarisme, j’ai acquis la conviction que ce chemin psychologique ne peut être emprunté que lorsque certaines conditions intimes sont remplies, comme l'exercice quotidien de l'empathie (rappelons-nous que les fascistes dévalorisent ouvertement l'empathie, la présentant comme une faiblesse et une tare civilisationnelle : je suis d’avis que c’est parce qu’elle menace directement leur pouvoir). Ou comme l'investissement fécond de notre temps et de notre énergie dans des liens humains tissés de confiance et d’amour véritables, des liens qui existent indépendamment du système et qui représentent, à une époque comme la nôtre, l’une des rares véritables sources de sécurité. C’est seulement ainsi que nous aurons une chance d’être autre chose qu’un pion dans cette « organisation massive d’individus atomisés et isolés » qui est, selon Hannah Arendt, la définition même du totalitarisme. Alors, bien sûr, proposé comme ça (« Entraînons-nous à l’empathie ! Retissons nos liens d’amitié et de confiance ! »), ça peut paraître « des petits riens ». Mais c’est par là que se construit la possibilité future de notre indépendance face au système et donc de notre résistance et de notre lutte.

 

Si la peur est une émotion universelle, appréciée des régimes totalitaires, la joie l'est tout autant. Mais cette dernière est crainte par ces mêmes politiques car elle est insaisissable. Comment diffuser cette idée sans paraître naïf ?

C. D. En entrant dès maintenant dans la pratique. Jusqu’à maintenant, dans ma vie, j’ai souvent fait passer mon travail (i.e. mes liens de dépendance envers le système) avant ma tribu (ceux que j’aime et qui m’aiment indépendamment de ma position dans le système). « J’ai pas le choix, c’est pour le travail » : combien de fois avons-nous prononcé cette phrase ? Et si j’inversais, dans ma tête, la hiérarchie des actions à accomplir afin de favoriser le plus possible, à partir de maintenant, mon investissement dans ma tribu ? Non seulement, en faisant cela, je nourrirai des liens intimes que les vagues de propagande haineuse ne pourront pas diviser mais, en plus, je retrouverai des moments de partage et de joie sincères qui me redonneront désir, force et énergie. Du même coup, je participerai à la création de réseaux vraiment pérennes et de solides liens d’interdépendance qui nous permettront de refuser de collaborer au fascisme et de résister. Et puis, on peut tout à fait accepter de paraître naïf, parce qu’au fond, à partir de maintenant, c’est bien le souci de « paraître » qui se révèle le plus naïf et le plus pathétiquement stérile face à notre situation commune. Le règne de l'image a fait son temps. Passons au règne de la présence et de l’action.

 

Vous évoquez des figures résistantes passées. Qui sont vos modèles ? Et aujourd'hui, quelles sont les personnalités inspirantes ?

C. D. Rosa Luxemburg, Emma Goldman… Le chansonnier socialiste chilien Victor Jara. Le dissident tchèque Václav Havel. Les journalistes russes de Novaya Gazeta, celles aussi de l’excellente série documentaire Mes Amis indésirables. Adèle Haenel. Le rappeur Macklemore. Les milliers d’activistes anonymes de Minneapolis et d’ailleurs qui ont bravé l’ICE. Toutes celles et ceux qui osent mettre leur position sociale en jeu pour refuser l’inacceptable.

 

 

Les régimes autoritaires se nourrissent de nos peurs, laissant penser que nous ne pouvons rien face à leur déferlante qui annihile toute résistance et espoir. Or l'Histoire nous prouve le contraire et c'est justement le passé que convoque Catherine Dorion pour éclairer le présent. Mais où trouver la joie quand tout semble s'effondrer ? Dans les petits riens : un sourire, un livre, un repas entre amis. Nous ne sommes pas seuls, l'Amour est une valeur universelle beaucoup plus forte que la haine et la peur de l'autre. Il nous faut incarner ce en quoi nous croyons. Ainsi, comme le colibri, la joie essaimera. Ce livre est un véritable guide pour (re)trouver de l'allant et garder confiance.

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