Quel rapport entretenez-vous avec l'Italie ?
Philippe Besson Un rapport sensuel et sensoriel. Quand je l’ai découverte, jeune homme, j'ai eu l'impression d'être chez moi sans parler la langue. Le paysage toscan devait être l’écrin de ce livre, même un personnage, et le titre en porter la mention. La famille a loué des chambres dans une pension tenue par Sofia. On y découvre tout un petit monde qui va regarder les choses se produire sans les voir. C’est l’imperceptible qui se joue dans les détails (mais échappe au regard) qui m’intéresse.
Dans la première phrase, « Longtemps dans notre famille, cette histoire a été tue », le verbe sonne comme une sentence.
P. B. Ce silence est associé à un secret de famille, entaché de honte, d'une obligation de dissimulation. La mère ne parlera jamais, imposera silence à tous. L'écrivain part à la recherche de la vérité pour briser ce silence, lever la chape de plomb qui a pesé des années sur la famille. J'ai besoin de savoir ce qui s'est produit car c'est aussi mon histoire, il y a une filiation évidente. Le livre est aussi ancré dans les années 1960, période de basculement en Italie. L’époque est corsetée mais émerge une énergie incarnée par Suzanne, la fille aînée. Je souhaitais raconter ce moment juste avant l’explosion. Des années après, on s’interroge : cette histoire est-elle le produit d'une époque ? Pourrait-elle encore arriver ?
Pouvez-vous nous parler du suspense, de la particularité d’interpeler le lecteur ?
P. B. Je voulais embrasser une longue période de temps, exercice inhabituel pour moi. L’histoire se déploie sur un siècle, il a donc fallu instaurer ces aller-retours entre deux temporalités : la vie entière du père et ces trois jours cruciaux. J'interpelle le lecteur pour jouer avec lui car il fabrique le livre autant que moi. Ne pas lui parler en surplomb mais d'égal à égal, lui donner des indices et à lui de trouver ce qui se produit. J’instille du suspense pour qu'émergent des hypothèses. J’ai besoin d’emmener les lecteurs dans la pension, cet été-là, avec la chaleur écrasante. Se posera la question du vrai et du faux. Comme le narrateur me ressemble, qu’il est facile de retrouver des éléments autobiographiques, on peut se dire que cette histoire est vraie. Mais j’ai besoin de jouer avec le mensonge, la fiction, mon imagination, d'aller chercher des choses fantasmées. Ce livre est la somme de cette de ligne de crête entre fiction et autobiographie. Moi-même, parfois, je n'étais pas tout à fait sûr de là où je me trouvais !
N’a-t-il pas été difficile de garder ce livre en vous si longtemps ?
P. B. Si mais les livres arrivent quand ils doivent arriver. J’ai écrit certains livres longtemps après les faits, quarante ans pour Arrête avec tes mensonges. Il m'avait fallu ce temps pour arriver à être capable de le dire, de cette manière-là. C'est toujours ainsi, un incident se produit et advient le moment d'écrire cette histoire-là. Après plusieurs livres sombres, ce livre lumineux qui se finit bien arrive à point nommé.
Il illustre aussi une quête de soi. Quel sacrifice doit-on faire pour suivre sa voie ?
P. B. Parfois, on semble n’avoir le choix qu'entre deux mauvaises solutions : sacrifier sa propre intimité pour ne pas tout endommager autour de soi ou sacrifier sa famille pour essayer d'être libre. C’est le dilemme de l'écrivain quand il utilise sa vie comme matériau. Est-ce qu'on décide de se taire et de vivre une vie d'obscurité pour préserver l'essentiel ou d'aller vers une forme de lumière qui causera des dégâts ? Cette question des choix qu'on fait et du prix qu'on paye pour devenir soi me passionne.
Ce silence aura-t-il été bénéfique ou destructeur ?
P. B. Les deux. Il aura détruit le cercle familial tel qu'il existait et obligé chacun à vivre une autre vie que celle à laquelle il était prédestiné. Il fait exploser un ordonnancement mais fabrique des gens aux personnalités affirmées. On est le produit des traumatismes vécus comme Suzanne, la fille de Paul et ma mère : elle n'est pas cette femme-là sans cette histoire. La dernière phrase du livre est une phrase de réconciliation, permettant de se dire que l’on est en paix avec soi-même. C'est le chemin à emprunter, parfois très long, pour comprendre que c'était ce qu'il fallait faire.
Le livre débute par la déambulation d’une famille : les parents et leurs deux filles en villégiature en Toscane. De chapelles en musées dans les villages alentours, les journées s’étirent jusqu’aux dîners, points d’orgue réunissant tous les pensionnaires. Un événement va venir perturber l’été, va changer la donne et faire que plus rien ne sera pareil. Un demi-siècle plus tard, un écrivain part à la recherche de la vérité de ces trois jours. Outre le plaisir de flâner en Italie, on se délecte de découvrir l’histoire de cette famille, le point de bascule et ses ondes de choc. Un livre lumineux, bouleversant à la construction habile grâce à un suspense et des aller-retours entre deux temporalités.