Littérature française

Léa Cuenin

L’apocalypse sensible

Entretien par Guillaume Chevalier

(Librairie Mot à mot, Fontenay-sous-Bois)

Dans une fin du monde annoncée, une sororité de survivantes s’acharne à sauvegarder notre Histoire. Entre anticipation scientifique et poésie du vivant, ce texte réinvente la notion d’héritage. Rencontre autour d’une œuvre singulière : ici, l’espoir ne réside pas dans la survie mais dans la transmission.

Imaginez un monde ravagé par de grandes inondations et une base de lancement de fusées abandonnée. C'est là qu'un petit groupe de femmes s’est donné une mission hors normes : envoyer dans l'espace toutes les archives de l'humanité. Expliquez-nous la genèse de cet univers si singulier.

Léa Cuenin Je suis partie des sons qui ont été envoyés dans l'espace par la NASA dans les années 1970. J'ai voulu pousser plus loin cette idée avec cette question : est-ce que la somme de toutes les archives est vraiment représentative de l'humanité ? C'était le point de départ et j'ai longtemps cherché un support pour ces archives jusqu’à ce que j’apprenne qu’à Paris, la Déclaration universelle des droits de l'homme et du citoyen et la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne sont toutes deux encodées sur de l'ADN synthétique dans des petites capsules. C'était parfait pour les mettre dans une fusée et les envoyer dans l'espace.

 

Parlons un peu des personnages du roman. C'est un groupe exclusivement féminin qui travaille à ce projet. Pouvez-vous nous les présenter ?

L. C. Il y a Claudia qui est une ancienne astronaute et qui est un peu la cheffe de projet de cette mission. C'est elle qui en a l'idée et sa motivation est d’ordre intime. Elle a une tumeur au cerveau et elle est en train de perdre la mémoire. Elle recrute Ruth-Lee qui est une paléobotaniste, spécialiste des végétaux qui sont la matière première pour produire l'ADN synthétique. Il y a aussi Kae qui est une informaticienne de haute volée ayant toujours vécu en essayant d'effacer sa propre trace. Enfin il y a une journaliste en exil, Denisova, qui est un peu là par hasard parce qu'elle a fait de la fusée son squat. Tout ce projet va être remis en question par l'arrivée inattendue de Nowy, une jeune rebelle et hackeuse prodige. J'ai souhaité les construire dans leur puissance, leur indépendance et chacune a des motivations politiques profondes. Solitaires au départ, elles vont faire communauté et s'entraider.

 

Concernant leurs missions, elles sont assistées par une intelligence artificielle qui s'appelle Memory Palace. Pouvez-vous nous en parler et quel regard portez-vous sur l'IA ?

L. C. Memory Palace est une IA qui possède toutes les archives du monde. Elle a été créée comme un outil de prédiction que son créateur voulait vendre au plus offrant. Elle a été abandonnée à la suite d'une erreur de calcul. Ses serveurs étant hébergés dans la base de lancement, elle est restée une quinzaine d'années seule dans cette base. C'est un personnage à part entière. Elle tient des discours, elle développe de l'agentivité. Elle évolue, elle acquiert une sorte d'intuition, un peu de sens de l'humour aussi. Elle s'humanise d'une certaine manière. Mais est-ce qu’une entité, qui aurait emmagasiné toutes les productions ayant jamais existé sur l'amour, connaît réellement l’amour ? Est-elle capable d'aimer ? C'est une de mes interrogations.

 

Les archives sont enfermées dans dix capsules qui vont donc être lancées dans l'espace. Mais une onzième capsule va être construite et ne va pas contenir comme les autres le récit officiel de l'humanité.

L. C. C'est Nowy, cette jeune rebelle activiste qui est à l'origine de cette capsule. Elle soulève le fait de ne pas se sentir représentée par les archives. Elle est née après les grandes inondations et, pour elle, les archives de l'humanité, c'est très lointain. Elle va petit à petit rassembler secrètement des éléments pour composer cette capsule pirate, comme des cheveux ou une goutte de sang mais également un morceau de météorite ou un collier ayant appartenu à un être cher. Tout cela forme une matière plus intime, plus vivante, moins froide et au final plus importante pour elle.

 

Dans votre roman, il ne s'agit jamais de sauver le monde, il s'agit de transmettre. Est-ce une tentative de proposer une nouvelle définition de l'espoir face à la catastrophe écologique ?

L. C. Oui. Pour moi, la transmission est très importante. À titre personnel, en tant que personne queer, je n’ai pas accès très facilement à l’histoire de notre minorité. Soit les archives n'existent pas, soit elles ont été détruites ou invisibilisées. L’accès aux archives c’est connaître l'histoire, mon histoire dans ce cas précis.

 

 

Léa Cuenin réinvente l’apocalypse avec grâce. Loin des clichés de la science-fiction froide, sa plume sculpte un monde où la technologie se mêle à la tourbe et aux marées. C’est un texte qui se respire autant qu’il se lit, imprégné de mélancolie et d’espoir. Au-delà de cette esthétique particulièrement réussie, le roman déploie une réflexion philosophique bouleversante sur la mémoire. Face à l’effacement inéluctable, ces femmes ne cherchent pas le salut mais la transmission. En opposant la froideur des données à la chaleur du souvenir, l’autrice nous rappelle que survivre, c'est avant tout laisser une trace sensible. Une bouteille à la mer cosmique, d'une intelligence et d'une poésie foudroyantes.

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