Chronique Profession du père de Sébastien Gnaedig

Maria Ferragu Librairie Le Passeur de l’Isle (L’Isle-sur-la-Sorgue)

Adapter un texte en bande dessinée est toujours un exercice difficile, mais adapter un texte aussi personnel que celui de Sorj Chalandon, Profession du père (publié en 2015 chez Grasset), relevait d’un véritable défi, remporté haut la main par Sébastien Gnaedig qui signe ici une version fidèle à l’esprit du texte, pudique mais explicite.

C’est par le biais de la fiction que l’histoire nous est racontée. Celle d’Émile, jeune élève de 12 ans dans les années 1960 en pleine guerre d’Algérie, putsch des généraux et autres actions de l’OAS. Un petit garçon qui n’aurait peut-être pas eu vraiment d’intérêt pour ces sujets politiques mais qui, poussé par son père, va se retrouver au cœur de l’action ou en tout cas penser qu’il y est. Et c’est tout une enfance qui va se retrouver bouleversée par une véritable folie familiale. Celle d’un père, d’abord, mythomane et violent, et celle d’une mère qui va passer une vie entière à fermer les yeux sur les souffrances infligées à son enfant, tolérer celles qu’elle subira et tenter d’expliquer sautes d’humeurs, frasques et mensonges avec une pirouette récurrente « tu connais ton père… ». Eh bien non en fait, Émile ne connaît pas vraiment son père et n’a même pas su quoi répondre quand il a dû compléter sur sa fiche scolaire la « profession du père ». Ce dernier, interrogé s’énerve évidemment et commence à s’inventer une puis plusieurs vies. Ce qui pour tout un chacun se révélerait comme une flagornerie évidente représente pour l’enfant une idéalisation du père. Certes, le « héros » bascule parfois (souvent) dans la violence mais c’est selon lui « pour la cause » et parce que le fiston n’est pas à la hauteur de ses exigences. Il n’hésite d’ailleurs pas à le réveiller en pleine nuit pour lui faire faire des exercices physiques ou à l’envoyer en « mission secrète » effectuer des livraisons ou taguer les murs du sigle de l’OAS. Pour plaire à son père, peut-être aussi par peur, le jeune Émile accepte tout, entre dans le jeu, au risque de se brûler les ailes et au détriment de sa vie d’enfant. Mais quand on a un père agent secret, ancien parachutiste, ex Compagnon de la chanson et ancien conseiller du président, rien n’est trop risqué ou inenvisageable. Pas même d’avoir un parrain manchot, membre de la CIA et jamais rencontré ! C’est donc le récit d’une enfance qui n’en fut pas une que nous livrent l’auteur et le dessinateur. Comment raconter l’indicible, les coups, la brutalité physique et mentale. Le trait de Sébastien Gnaedig est toujours juste, jamais voyeur et pourtant il ne nous cache rien, ne nous épargne rien. Le choix d’une bande dessinée intégralement en noir et blanc renforce le sentiment d’oppression et le récit de cette vie malmenée est bouleversant. On se prend aussi à sourire devant l’absurdité et les mensonges éhontés du père mais c’est surtout une profonde empathie pour l’enfant qui nous habite. On aurait voulu qu’il n’ait pas à attendre aussi longtemps pour que quelqu’un lui dise que cela n’était pas sa faute et qu’il devait prendre de la distance. Mais toujours, l’enfant, même devenu adulte, cherchera l’assentiment et la reconnaissance de ce père vivant dans un monde inaccessible à sa famille et dans lequel pourtant il l’entraîne. Pour finir, c’est aussi et surtout un récit sur la libération de la parole, la victoire de la vie sur la folie à travers un pouvoir de résilience extraordinaire !

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