Littérature française
Giuliano da Empoli
Le Fondateur
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Giuliano da Empoli
Le Fondateur
Gallimard
01/10/2026
21,50 €
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Chronique de
Aquilina Tannous
Librairie Goulard (Aix-en-Provence) -
❤ Lu et conseillé par
6 libraire(s)
- Laurence Behocaray de I.U.T. Carrières sociales, Université (Tours)
- Christophe Aimé de M'Lire Anjou (Château-Gontier)
- Sébastien Lavy de Page et Plume (Limoges)
- Elise Thery de Mots en lignes (Courbevoie)
- Marie-Pierre Mazeau-Janot de Les Ruelles (Périgueux)
- Aquilina Tannous de Goulard (Aix-en-Provence)
✒ Aquilina Tannous
(Librairie Goulard, Aix-en-Provence)
Le visage du pouvoir a changé et Giuliano da Empoli en suit les métamorphoses jusque dans les territoires les plus inquiétants. Avec Le Fondateur, il nous entraîne là où se dessinent déjà les souverainetés de demain, dans un roman aussi élégant dans sa langue que saisissant dans sa lucidité.
« La foule sent la faiblesse du chef avant même qu’elle ne se manifeste et s’applique aussitôt à sa démolition avec une férocité méthodique qu’aucun Machiavel ne saurait concevoir. » Le pouvoir tel que nous avons l’habitude de le regarder, dans ce livre, ne se présente plus à travers la majesté des palais ni même la patience de la stratégie : il se déplace vite, circule de main en main et se mesure uniquement à l’art de saisir, avant les autres, les failles d’une époque. G., le narrateur, connaît très bien cette loi pour l’avoir lui-même éprouvée dans sa propre chair. Conseiller politique déchu, ce dernier quitte Rome pour se rendre à Marbella après avoir été appelé par Alexandre Zimmer, fondateur de Panoptik, un empire de la surveillance aux ramifications tentaculaires. Sous les projecteurs s’agitent les chefs d’État alors qu’ailleurs, quelques hommes prennent une longueur d’avance sur le monde, en accumulant les données, les machines et les instruments pour saisir le réel avant ceux qui prétendent le gouverner. À partir de l’apparition de Zimmer, l’écriture de da Empoli atteint sa précision la plus troublante. Le narrateur s’attend à reconnaître le folklore familier de la Silicon Valley, un de ces jeunes hommes en tee-shirt, à l’attitude faussement décontractée et que la fortune aurait propulsé par chance au sommet. Mais dès qu’il monte sur scène, cette image se dissipe très vite. D’une grande élégance, Zimmer impose tout autre chose : une liberté affranchie de toute mesure et qui porte déjà en elle la possibilité de tous les vices. Ayant lui-même connu l’ancien monde du pouvoir et subi ses humiliations, G. discerne avant nous la souveraineté nouvelle qui se dessine sous les traits de cet homme immensément riche. Marbella devient alors le décor presque irréel de cette nouvelle géographie du pouvoir, baigné d’une lumière éclatante sous laquelle se côtoient les fortunes et les ambitions démesurées. C’est dans ce contexte que Panoptik étend son emprise et poursuit son aspiration vertigineuse à rendre le monde entièrement lisible. Avoir la capacité de recueillir la moindre trace de nos vies, de reconnaître nos désirs avant même qu’ils ne naissent, jusqu’à ne plus rien laisser au hasard. Entre les mains de ceux qui les possèdent, les données changent la nature même du pouvoir : le réel est anticipé et, peut-être bientôt, ils en décideront le cours. Désormais, la souveraineté change de territoire et glisse doucement des mains de ceux qui gouvernent vers ceux qui possèdent le privilège décisif d’infléchir le cours du monde. Élégante et incisive, la phrase de da Empoli saisit avec une grande précision ce basculement d’un monde à l’autre : G. appartient toujours à celui des stratégies et des fidélités précaires, tandis que Zimmer évolue déjà dans un univers affranchi de leurs règles. Entre les deux se dessine notre époque, étrangement familière et pourtant déjà méconnaissable. On referme Le Fondateur avec le sentiment troublant d’avoir vu notre présent prendre quelques secondes d’avance sur nous.