Littérature étrangère

James Frey

À deux pas du paradis

✒ Aquilina Tannous

(Librairie Goulard, Aix-en-Provence)

Sous l’apparente stabilité d’un milieu privilégié, une soirée entre amis suffit à dérégler des existences jusque-là impeccablement tenues. À deux pas du paradis observe ce moment où tout bascule sans bruit.

Dans À deux pas du paradis, James Frey explore un univers où la réussite s’est figée en apparence, jusqu’à devenir un décor. Une petite ville du Connecticut, ses maisons impeccables, ses fortunes discrètes, ses couples bien installés : tout y compose une harmonie de surface, si parfaitement réglée qu’elle en devient suspecte. L’auteur s’attarde sur ce vernis tranquille, là où l’ennui finit toujours par chercher une brèche. Au centre du récit, Devon et Belle évoluent dans cet univers de privilèges hérités, où l’aisance matérielle ne suffit plus à contenir une forme d’ennui structurel. Leur décision d’organiser une soirée échangiste agit comme un révélateur brutal : derrière la maîtrise des codes sociaux, les désirs débordent, les rapports de pouvoir se déplacent, et la façade collective commence à se fissurer et une faille s’ouvre dans cet équilibre trop bien tenu. James Frey décrit moins une transgression qu’un système déjà fissuré et toxique de l’intérieur, où l’excès de confort produit ses propres lignes de fracture. Les corps deviennent alors le lieu d’une économie invisible, celle des frustrations, des dominations silencieuses, des tentatives maladroites pour éprouver encore quelque chose de réel dans un monde saturé d’images, de faux semblants et de contrôle. Au fond se révèlent des vies saturées de confort mais traversées par une forme de manque que rien ne comble vraiment. Dans une écriture, précise, parfois presque désaffectée, le roman met à nu ce que cette prospérité dissimule : une violence diffuse, moins spectaculaire que structurelle, qui traverse les relations et organise les vies sans jamais se dire. À deux pas du paradis devient ainsi le portrait inquiet d’une société qui, à force de perfectionner ses surfaces, semble avoir perdu le contact avec ce qui la déborde. 

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