Chronique Chevreuse de Patrick Modiano

Nicolas Mouton Librairie Presse papier (Argenteuil)

D'un mot naît tout un roman : Chevreuse. Une chanson, une duchesse, une vallée de voix et de souvenirs. Modiano nous enivre ici d’un très grand cru, évoquant Remise de peine ou Un pedigree. Maître de son art, il entraîne le lecteur dans une enquête où le narrateur est un témoin gênant, et interroge le geste d'écrire.

Il suffit de quelques vers d’une chanson d’un certain Serge Latour, sortie en 1969, pour faire remonter à la mémoire de Jean Bosmans des événements troubles advenus quinze ans auparavant et qu’il reconsidère cinquante ans plus tard. Bien sûr nous reconnaissons nombre de situations rencontrées dans l’œuvre de Modiano, mais finalement c’est le vertige de l’étrange qui nous saisit. Qui sont réellement ces deux jeunes femmes qui le conduisent, comme les anges de Cocteau, à travers le temps, sur les lieux enfouis de son enfance ? Quelles sont ces voix qui se donnent rendez-vous le soir, sur une ligne désaffectée de téléphone ? Quelle est cette dame d’une agence immobilière qui n’a jamais existé et la propriétaire fantôme ? Modiano fait mine de nous dérouler une intrigue policière mais en détourne tous les codes. Bosmans croit mener une enquête mais il est la proie. Toutes les scènes ont la force symbolique des rêves ; quand les lumières s’éteignent, les fantômes s’étreignent. Une jeune fille qui garde un enfant lui indique la nouvelle numérotation téléphonique à sept chiffres : elle le remet à jour. Car le grand sujet de ce roman est le temps. De ses indices, notés sur un cahier, il tire le fil de la mémoire. Une montre rencontrée, qui a plusieurs cadrans, lui permet de suggérer la multiplicité du temps romanesque. L’écriture seule, à rebrousse-temps, a le pouvoir de rencontrer les défunts, les hypnotiser avec la flamme d’un briquet, réduire la part du silence et retrouver une boussole perdue. Le romancier est un somnambule : il se tait le plus souvent, mais dans le noir de la page blanche, il avance, confiant dans ses mots. « Et, ne pouvant revivre le passé pour le corriger, le meilleur moyen de les rendre inoffensifs et de les tenir à distance, ce serait de les métamorphoser en personnages de roman. » Toujours plongé dans les Mémoires du Cardinal de Retz, convoquant Proust, Modiano jette sur son œuvre un regard qui en révèle à la fois la profonde unité et le caractère unique : « Vous croyez d’abord tomber sur des coïncidences, mais, au bout de cinquante ans, vous avez une vue panoramique de votre vie. Et vous vous dites que si vous creusiez en profondeur […], vous seriez étonné de découvrir des liens avec des personnes dont vous n’aviez pas soupçonné l’existence ou que vous aviez oubliées, un réseau autour de vous qui se développe à l’infini. »

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