Entretien Mémoire de soie de Adrien Borne

Elodie Bonnafoux Librairie Arcanes (Châteauroux)

Dans la France rurale des années 1920, on accepte son sort, on remercie pour ce qu’on a et on s’efforce d’en prendre soin. Ceux (et celles !) qui veulent plus doivent être prêts à en payer le prix. Dans ce premier roman puissant, Adrien Borne nous plonge dans un monde rugueux aujourd’hui disparu.

Votre roman brosse le portrait de la France rurale du premier tiers du XXe siècle. Pourquoi cette période ?

Adrien Borne - Pour deux raisons. Pour Baptistin d’abord. Ce personnage est inspiré de mon arrière-grand-père, dont je ne sais rien sinon qu’il est mort dix jours après la fin de la grippe espagnole, après quatre ans de guerre. Pour la magnanerie ensuite. Mes aïeuls étaient éleveurs de vers à soie. L’activité a été interrompue au même moment. Il y a ce mouvement symétrique et ce point commun : tout sera effacé, Baptistin gommé des arbres généalogiques et la magnanerie rayée de la mémoire familiale. Comme s’il fallait se précipiter, oublier sans tarder. C’est là que vient se nicher ma nécessité d’écriture. Pourquoi fallait-il effacer cet homme ? Je tenais à m’y confronter et l’époque s’est donc imposée à moi, dans une Drôme rurale, faite de silences et, d’une certaine manière, de soumissions aux maladies, aux épidémies qui frappent. Soumissions également aux injonctions venues d’en haut, de ceux qu’on ne voit jamais qui vous envoient à la guerre, qui vous poussent à abandonner votre petit élevage parce que l’industrie prend le dessus. C’est une période de saccage pour ceux qui veulent bâtir leur vie comme ils peuvent. À ce titre, le personnage de Suzanne est celui d’une bâtisseuse. Bâtisseuse d’une « vie comme elle peut ».

 

La temporalité est une donnée très importante, qui plus est dans une période où l’on avait un autre rapport au temps. Il fallait sortir de l’urgence de notre époque ?

A. B. - Avec l’effacement et l’oubli, vient l’attente. La magnanerie donne le tempo. Lent, méticuleux, fragile. Choisir les œufs, choisir les feuilles, préparer l’encabanage qui va permettre à la chenille de grimper et de préparer son cocon. Le soin qu’il faudra pour décoconner. Le soin qu’il faudra pour tirer les fils. Tout cela est un savoir-faire précis, exigeant. C’est ainsi que je vois la rencontre entre Suzanne et Baptistin en 1914, l’enchevêtrement de leur patience à bien faire ce qu’ils font. Cette patience-là, j’en suis très admiratif. Voilà pourquoi je voulais en sonder les nuances dans mon roman, en explorer la fragilité folle. Le fil qui peut casser à tout moment. L’attente vulnérable. L’attente nourrie, chez Suzanne une fois Baptistin parti à la guerre, par une feuille de papier qu’on reçoit de temps en temps pendant quatre ans, pour entendre parler de mariage par exemple. À sa manière la mère de Baptistin aussi attend sa revanche à la magnanerie. Le frère, Auguste, attend aussi que la femme qu’il désire lui ouvre les bras. Des vies qui cassent mais dont on fait tout pour renouer le fil. C’est le geste que je voulais reproduire par l’écriture, peindre cette façon qu’a l’espoir de trouver toujours une place dans le moindre recoin. Malgré tout. C’est une manière d’exploit que de patienter ainsi face au chaos, j’espère y rendre hommage par les mots.

 

Votre roman est habité par un personnage féminin très fort qui porte en elle le poids terrible de sa condition. Terriblement actuel ?

A.B. - J’ai pour Suzanne une admiration sans limite. Et je l’associe à cette poche cousue dans sa blouse quand elle quitte l’orphelinat. Il y a un peu d’argent. Et elle ne sait pas si c’est le prix de sa liberté ou si c’est une plaie qui lui fait honte. Elle a été mise dans cette position-là par d’autres, par la famille, par les conventions, par la pauvreté, mais elle s’est affranchie. Et coudre cette poche, c’est s’affranchir. Sans avoir besoin de le dire. Suzanne garde le silence parce qu’elle est trop occupée à se démener, à combattre. La rage ne laisse pas beaucoup de temps pour les discours, même quand il faut parler à un fils. Je ne suis pas certain que celles qui luttent aujourd’hui, qui se démènent, aient plus de temps pour prendre la parole. À ce titre, je crois tout de même que les hommes du livre cherchent à l’entendre. Ils cherchent la voie. Mais ils en sont incapables : on leur a aussi demandé de se taire tout le temps. Alors on ne partage pas, on file des vies parallèles. Et on s’aime sans savoir se le dire. Les romans sont là pour le faire.

 

Tout commence avec un jeune homme qui part pour le service militaire en 1935. Sa mère n’a pas dit grand-chose au moment du départ, mais elle a glissé l’air de rien dans son paquetage son livret de famille. En arrivant à la caserne, une fois loin des siens, il va découvrir que celui qu’il prenait pour son père n’est en tout cas pas son géniteur. Au gré d'allers-retours entre le passé et cette année 1935, on retisse peu à peu l’histoire de sa mère, Suzanne, et celle de Baptistin qui fut son grand amour. On découvre leur histoire qui a grandi grâce et autour de l’élevage des vers à soie. On parcourt aussi ces presque vingt années qui ont fini par faire de Suzanne cette mère taiseuse aux secrets bien gardés. Il y a des scènes très fortes dans ce roman d’amour et de silence : certaines très belles, d’autres très dures. En tout cas, on y trouve une très grande justesse de ton et d’écriture.

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