Dossier L’Histoire, un combat au présent de Nicolas Offenstadt

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Valérie Wosinski

On demande aujourd’hui aux historiens de nous aider à comprendre un monde de plus en plus connecté et de nous donner des clés pour appréhender une société en mal de projets. Qui plus est, il leur faut défendre une conception scientifique de la discipline, face à des cohortes d’experts autoproclamés qui déforment le passé à des fins politiques.

L’Histoire a une histoire, celle de la manière dont les hommes ont cherché à penser leur passé. En France, comme le relate Ivan Jablonka, l’Histoire a longtemps servi la geste républicaine, au travers des grandes figures que sont Clovis, Napoléon ou Louis XIV. C’est ainsi un panthéon de personnalités plus ou moins mythifiées ayant incarné la France éternelle qu’il s’agissait de réunir dans un même mouvement, des origines à la fin du xixe siècle et au xxe siècle. Ce schéma, classique, a été remis en cause, de même que celui des grandes dates de l’Histoire de France apprises par cœur après la Seconde Guerre mondiale. Le marxisme, puis dans sa foulée l’école des Annales et la Nouvelle Histoire, ont accordé davantage d’attention aux structures économiques, puis accentué les échanges avec les autres sciences-humaines en vue d’écrire une « histoire totale ». Comme l’écrivait Marc Bloch : « Le bon historien ressemble à l’ogre de la légende. Là où il flaire la chair humaine, il sait que là est son gibier ». Depuis trente ans, les choses ont considérablement évolué. Nouveaux objets, nouvelles méthodes, l’Histoire poursuit, parfois timidement, ses échanges avec les autres disciplines, mais surtout elle a ouvert son champ d’exploration à mesure que la mondialisation s’accentuait. Histoire globale, histoire connectée, histoire « à part égale »… le regard de l’historien se décentre, vis-à-vis de ses objets comme de lui-même. Dans l’échange qu’ils eurent, les deux grands historiens Jean-Pierre Vernant et Jacques Le Goff, l’un spécialiste de la Grèce antique, l’autre du Moyen Âge, reviennent sur leurs parcours à partir de la Libération, ainsi que sur les influences qui ont orienté leurs recherches. L’école des Annales, mais aussi l’anthropologie (Lévi-Strauss, Dumézil) et la linguistique ont fécondé leur travail dans un échange interdisciplinaire aujourd’hui encore souhaité par certains de leurs collègues. Dans ce petit texte, chacun établit des liaisons, des raccourcis, des passerelles avec une maîtrise et une érudition jamais pompeuse. Certaines formules, par eux avancées, fournissent matière à réflexion : « Nous savons maintenant que l’événement n’est pas créé par l’Histoire mais par l’historien » ; « Le monde dans lequel nous vivons a plus changé en un demi-siècle qu’en cinq cents ans ». On se souvient du beau livre d’Ivan Jablonka, Histoire des grands-parents que je n’ai pas eus (Points). L’Histoire est une littérature contemporaine en incarne le versant théorique. Dans sa démarche historiographique, Ivan Jablonka tente de répondre à deux questions : « Comment renouveler l’écriture de l’Histoire et des sciences sociales ? Peut-on définir une littérature du réel, une écriture du monde ? » Pour l’auteur, « L’écriture n’est pas la malédiction du chercheur, mais la forme que prend la démonstration. Elle n’entraîne aucune déperdition de vérité ; elle est la condition même de la vérité ». Revenant sur la vieille opposition entre Histoire et littérature issue des ambitions scientistes de la première au xixe siècle (à l’Histoire la vérité, à la littérature l’imagination), l’historien enjoint ses pairs à réunir les deux aspects dans l’écriture de l’Histoire. Susciter la curiosité intellectuelle, certes, mais aussi le plaisir du lecteur, voire sa passion, tel doit être le but – en poussant d’ailleurs l’historien lui-même à se prendre pour objet de sa recherche : « Chercheur, n’aie pas peur de ta blessure, écris le livre de ta vie, celui qui t’aide à comprendre qui tu es. Le reste suivra : rigueur, honnêteté, passion, rythme ». En ce sens, le texte de Jean-Joseph Julaud, Les Malchanceux de l’Histoire de France, bien que tout différent quant à l’objectif, constitue une belle réussite de style. On voit bien d’après le titre quel en est le thème. Mais c’est tout autant la forme choisie, celle du monologue ou du dialogue, qui fait revivre grands et moins grands de l’Histoire de France, aidant en cela à rendre plus vive une réalité passée : la vie de Jacques Cœur, celle de la reine Margot, d’Olympe de Gouge, l’assassinat du duc D’Enghien ou bien l’arrestation de simples témoins de la Terreur. C’est peut-être par l’intérêt porté à ces acteurs et témoins anonymes que l’Histoire peut nous offrir ses plus belles réussites. Car comme nous le disions, la galerie de portraits en pied des illustres, l’apprentissage mécanique des dates et le retour à une histoire « comme on l’aime », est non seulement stérile, mais suspecte. C’est ce que développe Nicolas Offenstadt dans L’Histoire : un combat au présent. Face aux experts et « toutologues » invités réguliers des médias, l’historien peut se trouver démuni. En effet, ici comme ailleurs, asséner des vérités simples et partielles est plus aisé que d’expliciter les tenants et aboutissants d’un problème. Le temps de parole est compté. Comment dès lors rapprocher espace public et espace savant ? En faisant de l’histoire « de plein air », c’est-à-dire en sortant des murs de l’université. Ni ermite, ni expert, l’historien est un citoyen informé.

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