Chronique La Silhouette de Georges Vigarello

Par Philippe Poulain Librairie L’Atelier (Paris 20e)

L’historien Georges Vigarello s’intéresse au thème de la silhouette, depuis son apparition au cours du xviiie siècle, jusqu’à son usage dans les discours d’aujourd’hui. Chronologique et thématique, son enquête interroge les domaines de la science et de la morphologie, des comportements des femmes et des hommes, de l’hygiène et de l’esthétique.

Depuis des années, le champ d’étude de Georges Vigarello est le corps. Le corps dans tous ses états, jusqu’aux violences qu’il subit. Le corps aussi dans ses représentations. Car c’est à travers les images que l’on suit le mieux les évolutions du rapport que les hommes et les sociétés entretiennent avec le corps. Le mot silhouette a pour origine un certain Étienne de Silhouette. En 1759, ce contrôleur des finances de Louis XV connaît une carrière politique de courte durée ; ses mesures pour renflouer les caisses de l’État le rendent vite impopulaire et entraînent son renvoi. Mais si « à la silhouette » qualifie alors un aspect fruste, efflanqué, dépouillé, la « silhouette » désigne dans le même temps ce dessin d’un visage de profil que l’on découpe sur du papier noir. Le « silhouetteur » cherche à individualiser chaque être, il souligne l’accentuation de la taille, l’angle de la cambrure, contrariant les règles de l’idéal néo-classique. Cependant, si le trait précis de la silhouette tient compte du moindre détail morphologique, le rendu ombré et mystérieux laisse place à « l’imaginaire, l’errance, le jeu avec le réel ». Très vite, la silhouette ne se contente plus de dessiner les contours. La caricature est une silhouette en profondeur, montrant le caractère, les vices et ridicules, autant physiques que moraux. Les maîtres du genre seront en France Daumier, Gavarni et Grandville. Puis le mot évolue : du projet graphique de résumer la personnalité d’un être à son contour, la silhouette définit maintenant l’apparence qu’un homme ou une femme cherche à obtenir de son corps, ses habits, sa gestuelle. Le mot relève alors de l’univers du paraître. L’évolution suit aussi de la mode et des mœurs ; la silhouette trahit un souci d’affinement, « d’érotisation du trait ». L’abandon du corset, on le sait, a libéré la femme, mais au prix d’un soin constant porté à son corps, à sa taille et à sa fermeté. Tandis que la publicité exacerbe les lignes de ces corps nouveaux, les revues féminines publient des tableaux où un indice numérique permet de calculer le tour de taille correspondant à son tour de cou ! Le vocabulaire, toujours en place dans les magazines actuels, s’accompagne d’une nouvelle syntaxe : afin de « doper votre potentiel », il suffira de « jouer l’attaque pour votre silhouette », et de suivre les conseils « pour se sentir fraîche, tonique et sexy ». Le magazine Votre beauté, en mars 2012, titre : « Moi en mieux. Se faire le corps que l’on veut avec le corps que l’on a ». La silhouette et la norme, toujours contraignantes, cherchent une affirmation magnifiée du sujet. La silhouette, signe de l’apparence, conclut Georges Vigarello, est moins torture ou tragédie que révélation du collectif et de soi. Le mot résume l’identité d’une personne, « ce qu’il montre s’est transformé en défi ultime du paraître ».

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