La rencontre est un sujet littéraire fécond et souvent surprenant. Racontez-nous la vôtre, assez inattendue, avec Écarlate. Comment avez-vous réussi à convaincre les Éditions du sous-sol de republier l'ouvrage ?
Pierre Boisson Cette rencontre est un hasard, un hasard prosaïque. Je compte le nombre de livres que je lis chaque année et j’essaye, chaque année, dans une absurde compétition contre moi-même, d’en lire un de plus. À l’été 2022, je venais d’avoir une petite fille et j’avais pris beaucoup de retard dans mes lectures. Je prenais donc tous les livres les plus courts de la bibliothèque de mes beaux-parents, chez lesquels j’étais en vacances. Écarlate se trouvait parmi eux. Je l’ai ouvert. Après quelques lignes, j’ai eu le pressentiment que ce livre allait changer ma vie. Je n’ai pas eu besoin de convaincre les Éditions du sous-sol : quand j’ai présenté à Adrien Bosc mon projet d’écrire un portrait de Christine Pawlowska, il m’a demandé de lui apporter un exemplaire d’Écarlate (qui était d’autant plus introuvable que j’achetais tous ceux qui surgissaient sur Internet, dans l’espoir d’y trouver une dédicace, une piste à suivre). Adrien Bosc estimait à juste titre qu’on ne pouvait pas publier un portrait d’une écrivaine réduite au silence en lui imposant un nouveau silence : il fallait rééditer son livre mais il ne le ferait que s’il ressentait la même chose que moi, lors de ma première lecture. Je lui ai donc donné un exemplaire d’Écarlate, fébrile. Je l’avais lu après des nuits sans sommeil, avec ferveur. Et si je m’étais trompé ? Adrien Bosc m’a écrit deux jours plus tard, après avoir lu Écarlate d’une traite. Il avait lui aussi été très impressionné par ce livre oublié. Écarlate et Flamme, volcan, tempête ont ainsi été liés avant même que je ne débute l’écriture.
En passant chez Pocket, votre portrait de Christine Pawlowska ne change pas simplement de format, il s'enrichit d'une postface et de textes inédits. Diriez-vous qu'il a été nourri précisément par les rencontres faites en librairie depuis sa première parution ?
P.B. Tout a commencé chez vous, à Alès librairie ! Quand je suis venu y présenter mon livre en octobre dernier, une femme avait déposé au comptoir une enveloppe à mon intention. À l’intérieur, un poème de Christine, inédit et manuscrit, intitulé « Ma Jeunesse », daté d’avril 1993. Un poème magnifique, peut-être le plus beau que je n’ai jamais lu de Christine. Au verso, un numéro de téléphone et un prénom : Annie. Je lui ai envoyé un texto et quelques jours plus tard elle m'a rappelé. Elle m’a alors expliqué qu’elle connaissait Christine depuis ses 13 ans, qu’elle avait été sa meilleure amie. Puis elle m’a raconté une histoire littéralement incroyable. Quand elle a eu 16 ans, Annie a fugué à Paris. Elle ne savait alors ni où aller ni quoi faire de sa vie. Christine lui avait prêté un des cahiers dans lesquels elle écrivait des poèmes. Annie les avait tellement lus et aimés qu’elle avait fini par les connaître par cœur, sans avoir voulu les apprendre. « Pendant plusieurs mois, j’ai vécu grâce à Christine », m’a alors dit Annie. « Chaque soir, j’allais place de la Contrescarpe, dans le cabaret Chez Arlette et je déclamais à haute voix des poèmes de Christine Pawlowska. C’est comme ça que je gagnais ma vie. » Puis elle s’est mise à en réciter un au téléphone, plus de cinquante ans plus tard. Je suis depuis retourné à Alès pour rencontrer Annie en personne et pour prendre en note les poèmes qui hantaient sa mémoire. Cette postface est l’histoire de cette rencontre, ainsi que la transcription de ces poèmes inédits.
Est-ce « la prose incandescente » de Christine Pawlowska (qui fascine quiconque l'affronte) qui vous a poussé à vous lancer dans cette enquête à rebondissements ?
P.B. Je dois dire, presque honteusement, que je ne m’attendais pas à ce qu’Écarlate fascine les lecteurs d’aujourd’hui comme il m’a fasciné. Je pensais qu’il resterait mon petit livre fétiche, un ouvrage confidentiel chéri par quelques-uns. Mais non. La secte s’est élargie. Il ne faut jamais sous-estimer Christine Pawlowska. La réédition d’Écarlate a connu un grand succès et il sera bientôt traduit en anglais et publié aux États-Unis. De nombreux lecteurs ont été touchés par l’écriture poétique de Christine, par sa voix aussi, sa façon de mettre des mots sur ce que l’on vit et comment on voudrait vivre, une voix féminine et extrêmement moderne. J’ai récemment reçu une lettre d’une jeune femme qui me disait que la lecture d’Écarlate avait changé sa vie. Ses amis lui reprochaient d’être versatile mais Christine lui avait fait comprendre que non, elle ne l’était pas, qu’on pouvait vivre de tous les côtés, être un jour blanc et un jour noir, mais toujours avec sincérité.
La lecture de Flamme, volcan, tempête révèle au fond, sans faire violence à son sujet, une vie personnelle à la hauteur du style de l'écrivaine : éruptive et totalement inconfortable puisque exigeant l'absolu.
P.B. Quand j'ai commencé à travailler sur la vie de Christine Pawlowska, j’imaginais bien, après la lecture d’Écarlate, qu'elle n’avait pas eu une vie banale ou ordinaire. Quand elle était jeune, elle avait écrit, sur les murs de sa chambre, une phrase de Caligula de Camus : « Les hommes meurent et ne sont pas heureux ». Cette phrase l'a hantée. Elle transcrivait son désir de vivre absolument, qui est au cœur d’Écarlate, c'est-à-dire le désir de mener une vie faite de hauts et de bas, avec des grandes peines et des grands bonheurs, et surtout pas une vie modérée, une vie raisonnable, une vie « moyenne ». Et c’est effectivement ce qui s’est passé et ce que j’ai découvert : la vie de Christine Pawlowka a été éminemment romanesque. Ce désir de vivre absolument l'a par ailleurs toujours placée du côté des paumés, des âmes en peine, des chiens égarés. Quand elle était jeune, elle côtoyait les marginaux d’Alès qui vivaient à plein la libération de l’époque. Il y a eu ensuite Gipsy, un Italien, une petite frappe, qui a été le grand amour de sa vie mais aussi, sans doute, sa grande erreur. Peu avant sa mort, Christine était toujours du côté des exclus, elle travaillait dans un centre de formation pour demandeurs d'emploi, à Alès, où elle a aidé énormément de gens, beaucoup de femmes, souvent immigrées. C’est peut-être ainsi qu’il faut se souvenir d’elle, de sa tendresse pour les êtres les plus désemparés, comme Rimbaud recueillait des ivrognes telle une mère tendre.
Les Éditions du sous-sol nous ont offert une des plus belles surprises de la rentrée littéraire 2025 : pouvoir lire, coup sur coup, la réédition d’Écarlate de Christine Pawlowska et son portrait, si vif, dans Flamme, volcan, tempête. Celle que ses camarades du lycée Bellevue à Alès avaient surnommé « Rimbaud » revenait en librairie. Sa fulgurante percée en 1974, sous le regard admiratif de son éditrice, de la critique et des libraires, suivie par sa rapide éclipse, a frappé Pierre Boisson. En découvrant, émerveillé, Écarlate, le journaliste s’est immédiatement mis en quête d’en apprendre davantage sur l’auteure de cet unique roman. Avec cette nouvelle édition chez Pocket, nous comprenons mieux la trajectoire de feu de celle qui écrivit : « il faudra un jour libérer l’énergie explosive contenue dans le cœur des femmes ».