D’où vous est venue l’envie d’écrire cet hommage au monde professoral ?
Yannick Haenel J’ai été professeur de collège en banlieue parisienne pendant dix-sept ans. C’est une vie pour laquelle je garde un peu de nostalgie mais que j’ai quittée avec soulagement car les conditions de travail devenaient de plus en plus difficiles. Surtout dans certains collèges où le fait d’aimer faire cours était contrebalancé par des tas de problèmes, avec le sentiment d’un abandon de la part de l’éducation nationale. La deuxième chose a été l’assassinat de Samuel Paty et d’autres agressions dans des collèges et lycées qui m’ont fait me retourner sur ces dix-sept années. J’ai commencé à rédiger des petits textes, des scènes ; c’est comme ça que tout a commencé. J’avais peur de retourner vers ce lieu vibrant et le roman a commencé à s’écrire sans trop que j’en sois conscient, au début sous la forme d’une longue nouvelle. Puis le matériau a proliféré et j’ai trouvé le ton qui est aussi celui d’un personnage, Jean Deichel, qui est bien pratique puisqu’il s’agit de mon double littéraire ! Il est à la fois plus cinglé et plus poétique que moi. J’ai voulu le prendre à 22 ans, tout juste agrégé de lettres, au début de son année de stage. La question cruciale pour moi, c’est l’éducation, ce qui se passe dans les écoles, en classe. Bref, c’est un manifeste qui s’est imposé sous une forme romanesque.
Le personnage de Jean Deichel est un jeune homme romantique qui est récurrent dans votre œuvre. Est-il représentatif des jeunes profs qui vont écorner leurs idéaux contre la réalité de l’école et de son administration ?
Y. H. Le mot romantique me plaît bien : on peut arriver avec la flamme et se rendre compte qu’on est très seul. Ce qui m’intéresse, c’est le contraste entre la dureté prosaïque de l’administration scolaire et le fait que la plupart des professeurs continuent à y croire. J’y ai cru comme un fou pendant ces dix-sept années et j’y ai à nouveau cru en écrivant ce livre. On a expliqué à ce jeune type qu’il ne fallait jamais sourire en classe. Au bout de 30 secondes, il se met quand même à sourire parce qu’il est heureux, parce qu’il pense que les choses vont bien se passer. Et c’est là le problème : on explique aux jeunes profs qu’il faut être froid, qu’il faut se méfier de l’empathie, alors que le contraire peut-être une ouverture. En réalité, il n’y a pas de mode d’emploi pour faire cours. On va le suivre pendant neuf années, avec des moments de doute, des moments de gloire. C’est un panorama, en somme, de ce lieu magique qu’est l’école.
Il y a un moment de bascule, aux alentours de la page 70, où Jean va commettre une faute qui va l’amener au bord de la folie avant qu’il ne renaisse.
Y. H. Jean va commettre à ce moment-là une pure incongruité et la petite descente aux enfers qui s’ensuit va lui donner un nouvel éclat, lui permettre de regarder les enfants différemment. La vie des professeurs est un roman parfois rocambolesque, une quête initiatique. Être professeur, au fond, ça consiste à trouver le chemin de la poésie, c’est-à-dire aimer d’un amour fou le langage, le transmettre. Et ce que je raconte, c’est l’histoire d’un homme qui ne savait pas qu’il allait aimer ça et qui essaie de transmettre cette flamme.
Jean a d’autres flammes : c’est quelqu’un qui rêve d’amour fou et d’écriture. Qu’est-ce qui le nourrit ?
Y. H. C’est un homme obsédé par la littérature. Sa perception du monde, liée à Nerval, à Rousseau, à Mallarmé, est en décalage avec son temps mais c’est sa façon à lui de lutter contre la violence sociale. C’est un doux rêveur ‒ on devrait former les professeurs à continuer à rêver un peu ! Il s’agit pour lui de ne pas se laisser user par la routine, par l’absence de poésie, de maintenir en lui quelque chose d’irréductible pour rester secrètement poète. Il fait le choix politique de cultiver son innocence. Je lui ai d’ailleurs réservé une rencontre excessivement littéraire !
Yannick Haenel a enseigné dix-sept années dans le secondaire. C’est à son alter ego Jean Deichel qu’il va donner la parole dans ce roman pour raconter ces années à essayer de transmettre un peu de la magie de la littérature. Il a soif d’absolu, il veut boire à la source vive de la poésie, il est mystique, il est fou, il est amoureux. Il est un professeur qui déconcerte les élèves et surtout qui agace la hiérarchie parce que, comme dans toute structure, l’Éducation nationale voudrait des professeurs normés, des cours cadrés, des méthodes reproductibles. Il n’en sera rien : la vie de Jean Deichel est un feu d’artifice discret d’exaltation, de musique, d’alcool et de folie aussi, de douce folie.