Comment ce livre est-il arrivé dans votre vie ?
Anne Percin Ce livre est né d’un héritage mais aussi d'un mystère. Était-ce un début de récit ou de roman alors que personne n’écrivait dans la famille ? Mon aïeul allait-il parler de la guerre ? De lui instituteur dans lequel je pourrais moi-même me reconnaître étant enseignante ? Non, il parle d'une femme, Eugénie, dont on ne connaît qu’un nom accolé à son prénom sur sa tombe. Je n'ai connu personne qui l'ait connue vivante. Mon grand-père n'avait que 5 ans quand elle est morte. Le mystère, c'était elle.
C’est un livre qui part de votre histoire familiale mais que vous avez traité d'une façon extrêmement romanesque. Quelle est la part autobiographique et celle inventée pour combler les zones inconnues ?
A. P. J'avais l’impression que ce court manuscrit ne racontait pas tout. Ce fut une longue approche : je tournais autour de ce texte depuis plusieurs années. La narration du manuscrit est très compliquée, écrite par un homme qui revient de l'enfer, qui souhaite surtout déposer son effroi et son chagrin et pour qui le contexte est accessoire. Je sentais qu'il fallait déplier tout ça, comme les paperolles de Proust. C'étaient des petits morceaux auxquels il fallait rendre de l'ampleur. Il fallait donner du souffle, redonner de la vie, inventer pour révéler le romanesque. J’ai dû faire des recherches historiques sur les faits, retrouver et éclairer le contexte et que tout se fonde dans le récit. Les émotions, je devais les ressentir, me laisser hanter par le fantôme de quelqu'un pour essayer d'écrire au plus juste.
Eugénie et Charles ont plusieurs points communs, notamment d'être des enfants de la première fournée des lois de Jules Ferry de 1882.
A. P. Oui, ils sont le fruit de cette école laïque, gratuite et obligatoire que la IIIe République a lutté pour imposer et qui les a forgés. Elle a fait d'eux des têtes pensantes dès l’âge de 6 ans et va leur donner une soif d'élévation sociale. Ils ont aussi soif d'élévation spirituelle et une foi puissante, surprenante, même en considérant l'importance de la religion catholique à l'époque. Cette religiosité va d’ailleurs les réunir. Cela me travaillait parce que ce n'était pas quelque chose qui s'est transmis dans ma famille. Beaucoup de choses sont nées avec cet arrière-grand-père et se sont arrêtées immédiatement après lui, comme un foudroiement qui s’expliquait soudain par l’histoire d’Eugénie que l’on découvrait. J’ai cherché à comprendre l’importance du catéchisme pour Eugénie. Il n'y avait pas de congé dominical avant 1906 et il représentait son seul moment de répit, échappatoire à un travail ininterrompu et harassant. La foi peut être perçue comme une sorte de refuge et notamment pour les femmes, un lieu de paix où la sororité joue pleinement. Jésus était pour Eugénie comme un ami imaginaire à qui se confier. Offrir ses souffrances à Dieu, c'est les justifier et leur donner du sens. Je ne voulais rien taire de ce qui avait pu être leur motivation, même si ça n'allait pas forcément avec mes convictions. Il fallait restituer cette justesse-là.
Il y a une phrase clé qui revient tout au long du roman : « Mais si on savait ce que l'avenir nous réserve, on ne ferait rien ». Était-ce pour inscrire le roman dans la tradition de la tragédie ?
A. P. Oui, il y a eu une tragédie et la question était de savoir comment la raconter, pour faire vivre ce suspense inhérent à la tragédie. C'est ce que j'explique à mes élèves : ce n'est qu’après l’épreuve du deuil que l'on doit trouver comment vivre avec ses fantômes et notamment celui de la mort. Je savais ce que j'avais à raconter pour restituer la motivation même de l'écriture de mon arrière-grand-père. Il fallait raconter comment Eugénie avait vécu, certes, mais surtout comment elle était morte et comment il avait essayé de tout faire pour la sauver d'une maladie dont il ignorait le nom. Je voulais écrire cette odyssée bouleversante et romanesque au plus haut point.
Il y a 150 ans, en 1876, naissaient de chaque côté de la Moselle deux enfants, Charles et Eugénie, les arrière-grands-parents de l’autrice. Mais dans sa famille, on ne parle jamais de Charles et elle ignore tout d’Eugénie. Anne Percin sent qu’il y a une bifurcation dans l’arbre familial. À partir de quelques pages écrites par Charles, elle va reconstituer le destin passionnant de ces deux êtres qui vont se rencontrer. Elle restitue le contexte de l'époque : l'école laïque obligatoire, la guerre, la médecine et nous faire comprendre leurs personnalités, désireuses de s’élever socialement et porteuses d'une foi qui les soutient dans leur vie, notamment face à la maladie. Un roman puissant et magnifiquement romanesque.