Polar

Julien Freu

Un songe insulaire

Entretien par Aurélie Baudrier

(Librairie L'Insomnie, Décines-Charpieu)

En mêlant le fantastique à la pure enquête policière, Julien Freu signe un roman fascinant. L’Île hallucinée envoûte par son écriture et par l’étrangeté de son ambiance. Dans cette histoire, les personnages, enquêteurs ou victimes, intriguent par leurs personnalités captivantes. D’autant plus que tous ont leurs secrets.

Vos trois romans publiés chez Actes Sud se déroulent dans les années 1990. L’intrigue de L’Île hallucinée commence en 1996 et finit le 31 décembre 1999. Pourquoi avoir choisi comme décor cette décennie ? 

Julien Freu L’Île hallucinée clôt en effet un projet entamé avec Ce qui est enfoui, publié en 2023 et continué avec Hors la Brume en 2025. Trois histoires indépendantes dont la narration s’étend sur toute la décennie. Il m’aura fallu trois lieux, une quarantaine de personnages et plus de mille pages pour évoquer cette époque si particulière, blottie entre deux effondrements, celui du mur de Berlin et celui des tours jumelles du World Trade Center. Les années 1990 sont mon terrain de jeu. J’ai voulu restituer une époque ensevelie sous l’avalanche du nouveau millénaire et mettre en parallèle la fin de deux innocences, celle, intime, de mes personnages, et celle, collective, du basculement dans une nouvelle ère. Ce moment où l’on s’est rendu compte que les promesses qu’on nous avait vendues (l’an 2000 et ses voitures volantes, ses trains supersoniques, la fin de l’Histoire et la propagation inéluctable de la démocratie de marché, la mondialisation « heureuse ») ne se réaliseraient pas. Je crois que toute époque produit une emprise, qu’elle véhicule une hallucination collective. C’est le thème profond de L’Île hallucinée.

 

Pourquoi avoir fait le choix d’une narration étalée sur quatre années avec des ellipses ?

J. F. J’aime l’idée du souffle romanesque, du passage du temps sur les personnages, ce qui leur permet de changer, d’être modifiés profondément par l’Histoire. J’adore décrire l’alternance des saisons, chacune avec sa teinte, sa couleur. Le temps long m’était également nécessaire pour traiter ces dernières années de la décennie et les ellipses établissent un jeu avec le lecteur : c’est lui qui comble les manques, qui mêle son imagination à la mienne. C’est ce pont, ce lien, qui crée véritablement le livre.

 

Comme dans vos romans précédents, les personnages principaux de votre livre sont des enfants. Anh et Jonas ont 11 ans. Qu’aimez-vous explorer de cet âge de la vie ? 

J. F. Les enfants sont des personnages formidables, entiers, intenses que j’adore traiter. Ils ne sont pas encore frappés par cette atrophie de l’imaginaire qu’on appelle « l’âge adulte ». Ils ont accès au merveilleux et à la magie. J’aime explorer l’entre-deux de l’adolescence, ce moment qui est à la fois une perte et un gain. Où tous les repères volent en éclats. Les enfants sont des êtres sincères, immenses, sans compromissions. Et s’ils ont accès à la magie, ils peuvent encore voir l’invisible et donc les monstres qui s’y terrent. Écrire à travers leurs yeux permet de décrire un monde que nous avons perdu.

 

Vous multipliez les références au Magicien d’Oz. Qu’a en commun l’île d’Hurlin, cadre fictif de votre intrigue, avec le pays d’Oz ?

J. F. Hurlin, comme Oz, est un territoire qu’on ne peut atteindre sans épreuves. Oz est entouré de déserts infranchissables ; Hurlin est une île cernée de vagues traîtresses. Sur l’un comme sur l’autre se terre un magicien qui se révèle être un imposteur, qui ne survit que grâce à ses mensonges dans un monde où la magie et les sorcières existent vraiment. J’aime énormément ce parallèle et j’aime ce magicien d’Oz qui est pour moi la figure du romancier : un enchanteur tout-puissant qui n’est au final qu’un illusionniste, un maître des trucages et de l’illusion.

 

L'Île hallucinée est traversé par le fantastique. Les monstres et légendes peuplent l’imaginaire des habitants de l’île. Où avez-vous puisé votre inspiration ?

J. F. L'Île hallucinée est un conte et donc nourri par l’imaginaire des contes. Dans ce folklore, les monstres ne se sont pas « gratuits », ils ont une fonction profonde. Ils nous rappellent que le monde extérieur est plein de dangers et que seule la communauté nous permet de rester à l’abri des périls. C’est cela que j’ai voulu interroger. Les êtres maléfiques qui hantent mon île ne sont peut-être là que pour faire diversion. Les monstres véritables vivent parfois parmi nous, dans nos foyers, aux abords immédiats de notre « chez nous » que l’on croyait si sûr.

 

 

On tombe tout de suite sous le charme de la scène d’ouverture : deux enfants, Anh et Jonas, sont étendus sous un arbre somptueux, main dans la main, avec, en bande-son, les vagues qui déferlent. Mais un décompte trouble la magie de cet instant et, à zéro, le rêve vire au cauchemar. Les hurlements d’un chien les conduisent à Paul, un de leur camarade qui gît le crâne fracassé dans une grotte. Le nouveau roman de Julien Freu a pour cadre l’île d’Hurlin, un morceau de terre accessible seulement à marée basse. Ici, on vit au rythme de l’océan et les légendes les plus sombres hantent ses habitants. L’écriture imagée de Julien Freu nimbe l’histoire d’une atmosphère de songe. L’île d’Hurlin agirait-elle comme le pays d’Oz ?

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