Littérature française

Timothée de Fombelle

La vie rêvée

Entretien par Maria Ferragu

(Librairie Le Passeur de l'Isle, L'Isle-sur-la-Sorgue)

En seulement quatre-vingts pages, Timothée de Fombelle réussit le tour de force de nous raconter une « vie entière » et nous donne au passage, une leçon de littérature. À travers un texte ciselé, épuré et bouleversant, il entremêle les temporalités et les réalités pour nous conter une histoire d’amour qui ne manquera pas de vous toucher au cœur.

Vous nous offrez un roman resserré de quatre-vingts pages au titre ambitieux pour ce format : La Vie entière ! Quelle est son histoire ?

Timothée de Fombelle C’est la première fois que je présente ce livre. Je crois qu’il y a plusieurs façons d’en parler, plusieurs fils à tirer. Je dirais que c’est l’histoire d’une jeune femme qui écrit et donne l’impression d’avoir tout vécu car elle parle par fragments de l’enfance, de l’adolescence, de la vieillesse. On découvre qu’il s’agit finalement de tout autre chose. Au cœur d’un hiver de guerre, elle sait qu’elle ne passera peut-être pas la nuit. Comme ultime acte de survie face à ceux qui vont venir la chercher, elle écrit la vie qu’elle n’aura pas. Elle écrit et se mélangent les deux versants de la guerre, ce qu’elle a vraiment vécu et ce qu’elle aurait pu vivre, en particulier une histoire d’amour. C’est un livre qui compte énormément pour moi, qui m’accompagne depuis des années.

 

La narration alterne des passages racontés à la première personne et d’autres mélangeant futur et présent. Comment le personnage de Claire est-il venu à vous ?

T. de F. Tout est venu de l’intime, de l’urgence, de la nécessité de raconter un destin abrégé, fauché. Je n’aurais sûrement pas écrit ce livre sans mon père, mort beaucoup trop jeune, ou sans une maladie ayant touché ma femme alors qu’elle n’avait que 25 ans. J’ai cette certitude que même une vie courte est une vie entière. Il y a aussi le contexte de la guerre. On est en janvier 1944 mais ce n’est pas le cœur de mon sujet. La guerre est plutôt là comme une sorte de révélateur, comme un accélérateur de particules qui donne une densité au récit.

 

Quand vous parlez du futur possible, vous utilisez un conditionnel qui évoque les jeux d’enfants où l’on imagine ce que l’on ferait si l’on était chevalier ou princesse. C’est là que l’on mesure que Claire est encore une très jeune fille qui imagine sa vie.

T. de F. Oui, c’est vrai : elle joue à imaginer. C’est presque un inventaire des meilleurs moments d’une vie. Je suis convaincu qu’il est possible d’avoir ce stock-là de souvenirs d’enfance même quand on a 19 ans. J’ai commencé à écrire les premières pages de La Vie entière quand j’avais 25 ans et peut-être que les souvenirs les plus précis sont justement ceux qui ne sont pas encore vécus. J’ai construit ce livre sur un fil car, au final, on ne saura jamais quelle est la part de vérité et d’imaginaire dans cette histoire.

 

En revanche, ce que l’on peut dire, c’est que Claire attend un homme. Qui est-il ?

T. de F. Cette attente met l’histoire sous tension, enclenche le compte à rebours. Claire nous parle de Blanche, le nom de guerre de cet homme. Elle lui invente aussi un nom de paix qu’elle ne connaît pas. De cet homme secret, qui ne dit rien, dont elle voit peu de choses, dont elle interprète les silences, elle raconte et écrit l’histoire, leur histoire, ce qu’elle a été, pourrait être… Elle dit que dans l’obscurité, dans sa manière de ne rien montrer, tout devient lumineux, visible. Ce portrait-là et certaines anecdotes m’ont été inspirées par les récits de mon grand-père qui m’avait raconté comment il avait vécu la Seconde Guerre mondiale. J’ai pu intégrer certains de ses souvenirs et compagnons au roman.

 

Il y a dans ce roman quelque chose qui résonne avec notre époque. Vous nous rappelez que, même au milieu du chaos, il reste des espaces pour rêver, aimer. Mais vous dites aussi ce que la guerre empêche.

T. de F. J’espère que quand on allumera la télé après avoir lu ce livre, on ne regardera pas les choses de la même façon car il met l’accent sur tout ce que la guerre abîme. La solution est peut-être là, dans l’imaginaire, dans les librairies et dans la capacité qu’on a à rêver la vie. La fin du texte donne un horizon qui va au-delà de la guerre. Je voulais que tout un chacun se reconnaisse dans ces fragments, se retrouve dans les rêves de vie(s) de Claire. D’ailleurs, les premiers lecteurs m’ont dit qu’ils étaient jaloux de la vie de cette femme, de la beauté de ses souvenirs, malgré sa fragilité et ses souffrances. Parce que la vie, c’est avant tout celle que nous devons créer et non une soumission aux écrans.

 

 

Janvier 1944. Claire n’a que 19 ans alors qu’elle est recrutée par un réseau de résistants pour taper à la machine les feuillets dictés par le chef du réseau, Blanche, un homme secret et solitaire. Il vient tous les jours délivrer ses messages. Claire sait que s’il ne se présente pas, elle doit quitter l’appartement. Pourtant, ce soir-là, elle décide de l’attendre et de lui écrire. Elle lui raconte leur amour, leur histoire, ce qu’elle a été, ce qu’elle aurait pu être. Elle rêve une vie qu’elle ne connaîtra sûrement jamais mais elle s’accroche à ce récit, invente des souvenirs qu’elle entremêle à son quotidien. Elle nous rappelle avec force que l’écriture, les mots sont, autant que les actes, une forme essentielle de résistance.

Les dernières parutions du même genre

À savoir avant de continuer la lecture ...

X

Les libraires indépendants lisent chaque jour pour vous guider dans l'actualité littéraire et ont plaisir à partager leurs coups de cœur. Pour soutenir leur travail et leur engagement, abonnez-vous ou offrez Page des libraires.

Découvrez nos formules d'abonnement
Déjà abonné.e ? Connectez-vous