Dossier Parsifal et l’enchanteur de Nicola Montenz

Philippe Poulain Librairie L’Atelier (Paris 20e)

Que lire, que savoir de Richard Wagner ? Tout de sa vie, ou tout sur son œuvre ? Privilégier l’écoute de ses dix opéras, ce grand œuvre qui court du Vaisseau fantôme à Parsifal depuis un siècle et demi, chantés et mis en scène avec constance, et constamment gravés sur de multiples supports ?

Chaque opéra de Wagner est un paysage des Alpes rayonnant, escarpé, boisé, enneigé, traversé de vallées fertiles, riche en cavernes, peuplé de mystérieux êtres grimaçants, divinités des fleuves, géants, êtres borgnes, filles-fleurs, marins maudits, pèlerins s’en retournant de Rome, voyageur jadis maître des dieux, ensorceleuse repentante et Chaste Fol… Le versant littéraire des Alpes wagnériennes, ses écrits théoriques, pamphlets et correspondances, à quoi il convient d’ajouter tout ce qui, depuis 150 ans, se pense et s’écrit sur, autour et contre Richard Wagner, dévoile du maître de Bayreuth des horizons toujours renouvelés. Année du bicentenaire oblige, les maisons d’édition sont saisies de wagneromania ! Pour inaugurer les festivités, quoi de plus vigoureux que le compliment confié par Baudelaire dans une lettre adressée au maître après avoir assisté aux concerts parisiens de janvier 1860. « Richard Wagner et Tannhäuser à Paris », article publié dans le numéro de la Revue européenne du 1er avril 1861 (la missive et l’article sont réédités par Mille et une nuits), est un autre exercice d’admiration du poète symboliste à l’égard du plus grand musicien symboliste de tous les temps. Alors qu’un dédaigneux accueil a été réservé par la critique aux représentations de Tannhäuser, assorti d’une cabale menée par les membres du Jockey club, le poète a reconnu dans la musique et les arguments des opéras de Wagner ses propres enjeux esthétiques ; mieux, il dit ressentir avec cette musique « une de ces impressions heureuses que presque tous les hommes imaginatifs ont connues, par le rêve, dans le sommeil ». Son appréciation s’appuie sur une connaissance des textes théoriques de Wagner, comme de ceux de Liszt, un des premiers chefs à avoir dirigé Tannhäuser et Lohengrin. L’auteur des « Correspondances » (il cite son propre poème) est sensible au lien entre poésie et musique, il situe Wagner entre Antiquité et modernité, théâtre grec et romantisme. Surtout, il admire son courage : « En matière d’art, je ne hais pas l’outrance ; la modération ne m’a jamais semblé le signe d’une nature artistique vigoureuse. J’aime ces excès de santé, ces débordements de volonté qui s’inscrivent dans les œuvres comme dans le bitume enflammé, dans le sol d’un volcan, et qui, dans la vie ordinaire, marquent souvent la phase, pleine de délices, succédant à une crise morale ou physique. » Quel parrainage pour le compositeur quand siffle la critique !
Des ennemis et des amis, des auditeurs hostiles et d’autres tombés dans l’enchantement, le sacerdoce et l’esprit missionnaire, Wagner en connaîtra par centaines, par milliers durant sa vagabonde vie de compositeur et d’organisateur de « festivals ». Cette vie de luttes et de franches amitiés, d’amours et de méprises, le lecteur en a un large panorama dans Bons baisers de Bayreuth, où le compositeur et musicologue Christophe Looten propose une sélection de 150 lettres (parmi les 9 000 conservées !). De 1832 (Wagner n’a pas 20 ans) aux jours ultimes de février 1883, c’est, reprenons l’expression de Maupassant à propos des lettres de Balzac, tout un « pays merveilleux et nouveau » qu’invite à parcourir ce moderne apôtre de Wagner. Déjà en 2011, Looten avait édité chez Fayard Dans la tête de Richard Wagner, Archéologie d’un génie, 1 000 pages extraites des meilleures dissertations du compositeur. Pays merveilleux que dessinent les aventures, expéditions en tous genres, fuites pour semer les créanciers ou les maris jaloux, exils après des menées révolutionnaires. Il visite les diverses régions d’une Allemagne en train de s’unifier, où il obtient ses premiers postes et de rares succès, les capitales d’une Europe culturelle, de Londres à Saint-Pétersbourg, dont les salles accueillent ses concerts ; il séjourne souvent en Suisse (près de Lucerne où il rencontre Nietzsche) et en Italie (à Venise où il achève Tristan et où il mourra)… Cette Europe qu’à la fin de sa vie, il désire quitter pour les États-Unis où il imagine que son œuvre d’art totale sera mieux accueillie. Cette quête de nouveauté, ce besoin de jeunesse, sont mis en relief par Looten, qui avance en équilibriste entre les torrents de génie et les pensées sombres, idées rebattues sur et par le compositeur, appât du gain, délires antisémites, volonté – relayée par sa maîtresse et femme Cosima – de toujours tout contrôler de sa vie, de ses amours, de ses émoluments, et jusqu’à cette folle aventure qu’il lui arriva en 1864, lors de sa rencontre avec son véritable héros d’opéra, Louis II de Bavière.
Ce roman, cette idylle entre un créateur de génie qui désespère à 50 ans d’entendre un jour son Siegfried réveiller sa Brunhilde et le jeune roi de 19 ans, est le « plat de résistance » qui occupe l’organiste et philologue italien Nicola Montenz dans son Parsifal et l’Enchanteur. Bénéfique antidote à l’immersion dans les lettres du compositeur, comme à tout ce que charrie de forcément sublime le grand œuvre wagnérien, Montenz apparaît drôle et savant, pamphlétaire et circonstancié, faisant pénétrer dans les diaporamas mystiques et montagneux un air urbain et usant d’une prose épique qui tient à distance héros et maîtres. Pour une promenade digestive, le livre de Montenz s’offre au lecteur, initié ou pas, comme bâton, itinéraire, outillage. Depuis Nietzsche, et certaines pages de Thomas Mann, on n’avait pas lu de charge plus justement sentie et rendue. Le personnage du roi se révèle aussi d’une complexité folle, que sait apprivoiser Montenz, jusqu’à ses brouillards et ses buissons ardents. Comme Baudelaire, le roi se reconnaît dans les combats que mènent Tannhäuser et Tristan, le grand écart entre volupté et sainteté, Satan et Dieu. Et si Baudelaire voyait en Delacroix un poète en peinture et en Wagner un peintre en musique, le roi est une légende en histoire. « Tout comme Wagner, Louis II avait fait de son imagination le principe même de son existence, refusant tout ce qui pouvait lui faire obstacle. Reste que le génial Enchanteur, animé par une détermination qui n’avait d’égale que sa souveraine arrogance, avait prouvé au monde entier le bien-fondé de cette certitude, là où le monarque avait été englouti par sa propre faiblesse. »

 

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