Chronique Le Dernier Arbre de Tim Gautreaux

  • Tim Gautreaux
  • Traduit de l’anglais (Éttas-Unis) par Jean-Paul Gratias
  • Coll. «Coll. « Cadre vert »»
  • Seuil
  • 26/09/2013
  • 416 p., 22 €

Romain Cabane Librairie des Danaïdes (Aix-les-Bains)

Marécageux, dangereux, l’univers dans lequel nous plonge Tim Gautreaux a tout pour faire plaisir (sur le papier). Vous ne résisterez pas longtemps à ce récit qui commence comme une histoire de famille et prend très vite une inquiétante ampleur, à l’image de la boue qui envahit le décor et les esprits…

Louisiane, 1923… Un alligator traverse le marigot. Un moment caché par le tronc d’un grand cyprès chauve, il s’enfonce au sein de la végétation luxuriante du bayou et disparaît. Vivante, précise et très évocatrice, l’écriture de Tim Gautreaux nous transporte au lendemain de la Première Guerre mondiale dans une scierie perdue à quelques heures de train de la Nouvelle-Orléans. Au cœur de cette exploitation forestière marécageuse se trouve un saloon, héritage de l’ancienne direction, appartenant à un clan de Siciliens. Byron fait régner la loi sans s’embarrasser de sentiment, lui qui a vu de ses yeux le carnage en Europe. La violence a fini par envahir son quotidien : il sombre en écoutant sourdre de son phonogramme de la musique sirupeuse. Son frère Randolph, parti sur ses traces pour le ramener à la maison et maintenant propriétaire de la scierie, se retrouve confronté à cette brutalité et cède malgré lui à cette pulsion sauvage. Il n’en faut pas davantage pour ponctuer le roman de nombreux incidents et accès de furie, apportant de la tension à la saga familiale. À l’intérieur de cette communauté isolée, peuplée d’hommes souvent célibataires, usés par le travail de force, divisés par leur couleur de peau, abrutis par l’alcool et excités par les jeux de cartes, la violence est omniprésente. Corde, rasoirs, gangsters, pelles, couteaux, serpents, balles de revolver. Si ce monde est principalement peuplé d’hommes, les femmes n’en sont pourtant pas absentes et quelques beaux portraits surgissent çà et là du tableau, accentuant l’impression de vide que laissent les scènes de violence, la folie des hommes, leur orgueil et leur vanité. En pensée, Randolph songe à propos d’un vieux cheval aveugle : « Sa vie se trouvait simplifiée par sa tragédie ». Les personnages ne sont pas d’un seul tenant, ils doutent et prennent des décisions, nous précipitant dans le tourment de leur existence. Quelle importance accorder à nos actions ? Quel sens donner à nos vies ?, semblent-ils se demander. « Tu t’imagines que je suis comme un de ces disques ? Que la vie grave un sillon en nous, et qu’on peut la réécouter quand on est soûl ? » À l’image de Merville, le vieux shérif de la ville la plus proche, Tim Gautreaux nous fait sentir que le monde bascule, change de braquet, profondément. Son roman est traversé d’une tension qui doit beaucoup à l’accélération du monde : la scierie épuise la forêt qui l’encercle, la vapeur est remplacée par le diesel, le téléphone réduit les distances, le disque rejoue la musique à la maison, l’automobile se démocratise et la Première Guerre mondiale vient de s’achever. Ce qui préfigure la société dans laquelle nous vivons naît à cette époque, teintant le livre d’une certaine nostalgie crépusculaire. Le livre est aussi une sorte de passage de témoin pour garder les traces d’un monde désormais révolu. « Les choses changent quand tourne cette vieille horloge, est-ce que je durerai assez longtemps pour les voir redevenir comme avant ? »

Les autres chroniques du libraire

À VOS MARQUES, PRÊTS, LISEZ !

Panne d'inspiration ?

Nos libraires vous conseillent à domicile
tous les vendredis pour vous et vos enfants

Je veux recevoir 6 idées lectures pour moi et ma famille

@