Dossier Conjurer la peur de Patrick Boucheron

Noémie Vérot Librairie Rive gauche (Lyon)

Après Jerphagnon, Shakespeare ou Mauriac, c’est au tour de Jean Delumeau, le grand historien des mentalités religieuses, d’entrer dans la collection « Bouquins ». La Peur en Occident trouve par ailleurs un écho saisissant dans le dernier livre de Patrick Boucheron, Conjurer la peur, Sienne 1338, brillant essai sur la célèbre Fresque du bon gouvernement.

Jean Delumeau a occupé pendant vingt ans la chaire d’histoire des mentalités religieuses de l’Occident moderne au Collège de France. Son plus grand succès, La Peur en Occident, projet inédit et monumental d’une histoire de la peur écrite au lendemain des événements de Mai 68, occulte parfois ses autres travaux, enfin tous réunis au sein de ce volume. Delumeau n’est pas qu’un historien de la peur, il a aussi étudié les remèdes à celle-ci, que sont la sécurité et les espérances de rédemption et d’éternité, dans son Histoire du Paradis parue dans les années 2000. La peur est fondamentale chez l’homme. Et elle ne disparaîtra pas, car toutes les petites peurs que nous rencontrons ramènent à la terreur de la mort, cet inconnu tétanisant, cette angoisse existentielle inhérente à toute l’humanité. Et elle n’est pas foncièrement négative. Nommer la peur nous permet d’appréhender et d’anticiper le danger, et c’est ce qui permet à l’individu de progresser. Même si la peur des dangers naturels comme la peste ou le tsunami des âges antiques et médiévaux s’est transformée petit à petit dans nos sociétés occidentales en peur de l’autre, de l’étranger. Or, constate l’historien, celle-ci est dangereuse, car l’ennemi numéro un de l’homme devient l’homme lui-même. Comment alors ne pas rapprocher ce nouveau « Bouquins » du dernier livre de Patrick Boucheron Conjurer la peur, Sienne, 1338, brillant essai sur la force politique des images qu’il vient d’éditer au Seuil après dix d’un travail passionnant ? Au croisement de l’histoire de l’art et de la réflexion politique, Patrick Boucheron analyse avec minutie la célèbre Fresque du bon gouvernement, ou Fresque de la paix et de la guerre, peinte dans le palais communal de Sienne par Ambrogio Lorenzetti. Commandée par le gouvernement des Neuf, alors à la tête de la cité-État, cette fresque déploie les effets, bons (sur un mur) et mauvais (sur un autre mur), du pouvoir sur les sujets qu’il dirige. Cette fresque fut utilisée à des fins de propagande pour nommer et conjurer l’adversaire du groupe des Neuf, l’aristocratie. Avec des résultats plus qu’incertains, puisqu’en 1355 le peuple renversa le gouvernement des Neuf, et Sienne fut englobée dans l’État florentin. La force politique de cette fresque est néanmoins toujours là. Alors que le peuple avait un accès direct aux images au Moyen Âge, les citoyens que nous sommes ont besoin d’intermédiaire pour en comprendre la signification profonde. Et Patrick Boucheron se montre un interprète idéal. ◼

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