Votre roman commence dans une urgence avec cette anaphore : « tout est allé si vite ». Phrase qu’Emma, ouvrière, couturière, se répète ce 14 août 1937. Qu’est-ce que cette figure d’insistance dit d’Emma au moment où nous la découvrons ?
Tiffany Tavernier « Tout est allé si vite », c’est pour dire la déflagration que représentent ces vacances pour Emma. Jamais elle n’a eu un temps de repos pour elle. L’autre déflagration, c’est ce train qui roule et qui va encadrer le roman et les quinze jours donnés à Emma, ces quinze jours arrachés grâce à une lutte formidable. Tout à coup, l’espace entier s’ouvre. Ces vacances, je les ai ressenties de façon organique, comme une urgence, une peur, un vertige tout en entendant le train, cette machine qui roule vers l’inconnu. Cette anaphore, c’est la pensée d’Emma et la porte d’entrée du roman.
Dans ce train, Emma est accompagnée par Julien, son fils, et par Luis, un ami de son défunt mari. Arrivés à Biarritz, ils s’installent dans un cabanon aux abords d’une plage. Alors qu’Emma découvre la mer, un homme l’observe. C’est Edmond. Pouvez-vous nous parler de ces personnages ?
T. T. Emma est au centre de l’histoire mais elle est entourée par six autres personnages. Ce sont sept corps, sept existences, sept frottements. Sans Luis, jamais Emma ne serait partie. Elle vit dans une précarité sauvage, abrupte, un assujettissement total et tout à coup, au cœur même de cette soumission, on lui offre quelque chose d’immense. Je voulais imaginer ce que cela faisait de prendre des vacances pour la première fois. Je voulais aussi écrire un énorme roman d’amour. Les congés payés m’offraient une opportunité magnifique car, pour la première fois, des gens de classes sociales totalement différentes se côtoyaient de façon strictement égalitaire. Ils s’observaient, se regardaient, sans que l’un régnât sur l’autre et c’était une révolution en soi. Voilà pourquoi, sur cette plage, on trouve Edmond, l’aristocrate, sa mère Hortense, royaliste, sa femme Adélaïde, convaincue par l’Action française, et leur petite fille Eugénie. En face, tandis que la Guerre d’Espagne se déroule à quelques kilomètres, il y a Luis, anarchiste, Emma, ouvrière et son fils Julien, communiste. Quant à la première rencontre entre Emma et Edmond, ce n’est pas une vraie rencontre mais j’aime le regard qu’Edmond porte sur Emma ; c’est le début de quelque chose. Et pour passer la frontière, pour oser ce dépassement-là, il fallait quelque chose de l’ordre du corps. Parce que le corps est à la fois brutal, sauvage et joyeux.
On sait à quel point la mémoire du corps, le corps en mouvement sont des sujets qui vous fascinent. Ici, c’est d’un corps ouvrier dont vous parlez.
T. T. C’est un corps ouvrier qui n’a jamais eu la possibilité de s’expérimenter, de se ressentir et c’est un corps ouvrier de femme. La mémoire ouvrière existe, il y a beaucoup de témoignages mais j’ai lu des milliers de pages avant de trouver celui d’une femme. La condition ouvrière des femmes est terrible. Le corps et le désir d’Emma sont bridés et tout à coup, sur cette plage, son corps va s’ouvrir et sentir qu’il peut exister, qu’il peut déborder toutes les peurs. Finalement, son corps a un temps d’avance sur l’histoire.
Le roman se déroule sur quatorze jours, parfois dans un lieu avec un narrateur omniscient, parfois dans l’intériorité de chacun des personnages. Que vous a permis cette structure narrative ?
T. T. Cette structure était nécessaire pour que ces quinze jours flamboient. Ces personnages, je les vois, c’est une valse ! Je vois la plage, la frontière entre ces deux mondes qui finit par exploser, je vois la ville de Biarritz et ce cabanon, la Guerre d’Espagne qui gronde et je m’amuse à passer d’un décor à un autre, d’un personnage à un autre. Ce qui offre une pulsation au roman : il était important pour moi qu’il ne soit pas figé. Il fallait aussi des affrontements variés, politiques, générationnels parce qu’à l’époque, on se battait littéralement pour ses idées. Et donc, sur cette plage, le théâtre de la comédie humaine se rejoue à ma façon pour honorer la mémoire de toutes ces luttes, de ces vacances qui ont été arrachées dans le sang et pour rendre un hommage à l’amour qui est, pour moi, le grand possible de l’être humain sur terre.
Août 1937. Emma n’a pas eu le temps de réfléchir. Luis, le vieil ami de son mari décédé, a débarqué chez elle et décrété qu’il l’emmenait en vacances avec son fils. Emportée par le tourbillon des deux hommes, cette ouvrière, exploitée depuis son plus jeune âge, se retrouve dans le train pour la première fois de sa vie. Arrivés à Biarritz, ils s’installent dans un cabanon aux abords de la propriété de la famille de Lenne. En réunissant deux mondes qui s’opposent, sur une plage située proche d’une Espagne qui s’embrase, Tiffany Tavernier humanise toutes les fragilités, toutes les difficultés de cette période tendue de l’entre-deux-guerres. Ce roman fait cohabiter avec beaucoup de justesse une violence terrible et un amour inébranlable.