Dossier Ce pays qui aime les idées de Sudhir Hazareesingh

  • Sudhir Hazareesingh
  • Traduit de l’anglais (États-Unis) par Marie-Anne de Béru
  • Coll. «Coll. « Au fil de l’Histoire »»
  • Flammarion
  • 26/08/2015
  • 469 p., 23.90 €
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Cyril Canon Librairie Sauramps (Montpellier)

Les violentes confrontations entre la politique et les idées ne cessent de ponctuer l’Histoire et, jusqu’à notre époque, de marquer de leur fureur le cours de plus en plus complexe du monde comme il ne va plus. Les attentats du 7 janvier semblent comme un tournant dans l’appréhension de ce futur mondialisé, une pierre d’achoppement sur laquelle trois ouvrages, aussi différents que complémentaires, se penchent pour dresser un bilan clinique et lucide de l’état du monde.

Dans son passionnant recueil d’articles La Revanche des passions, Pierre Hassner déploie sa vision sans concessions de l’évolution des relations internationales et une fine analyse du radicalisme jihadiste. Il dresse un amer constat face à la multiplication des conflits, de l’échec des doctrines et des idéologies, usées et dépassées par les métamorphoses de la violence. Le paysage politique est dévasté : transformé par les révolutions techniques, le désordre du libéralisme triomphant et le choc religieux des identités. Le monde est devenu d’une complexité mouvante et interconnectée qui empêche de fixer un tableau cohérent et durable du paysage historique. L’individu se retrouve perdu dans ces sables émouvants où la construction de soi s’égare dans le désir du collectif. Il n’y a plus de perspective exaltante qui permette à l’homme de s’élever au-dessus de lui-même. Seuls restent les passions, dévorantes et destructrices du fanatisme, qu’il soit religieux ou nationaliste. Pour Hassner, il faudrait instaurer une géopolitique des passions. Établir sur une carte leurs flux, étudier leurs interactions et leurs circulations, car ces dynamiques se jouent de l’équilibre ou du déséquilibre du monde, rendant caduques les volontés internationales de règlements policés. Il faudrait trouver l’alliance, rare et conflictuelle, de la modération et de la passion, car si les passions sans modération deviennent criminelles et suicidaires, la modération sans passion est impuissante à s’imposer seule. Et pour Hassner, citant Freud : « les hommes peuvent s’aimer entre eux à l’intérieur d’une communauté mais à condition qu’il y en ait une autre qu’ils puissent haïr ». Pour analyser cette radicalisation identitaire ou jihadiste, qui développe son influence sur la jeunesse occidentale, et comprendre les ressorts subjectifs qui parfois poussent des individus à devenir des tueurs, il fallait un collectif de psychanalystes et d’anthropologues. Réunis autour de Fethi Benslama, dans le livre L’Idéal et la Cruauté, ils tentent de contribuer à la compréhension et à l’éclairage des différents chemins qui peuvent conduire à cet engagement absolu et cruel. De l’idéal blessé à une haine de soi, du ressentiment à la haine de l’autre, l’offre jihadiste proposée à des jeunes, dans sa simpliste clarté, se fonde sur le ressort subjectif et politique du « surmusulman », et sur la convergence d’un double mouvement, mélancolique et paranoïaque. C’est l’étau de sa puissance terrifiante (selon Benslama). C’est aussi l’image du héros négatif qui s’identifie à des contre-valeurs (contre l’humanisme, le féminisme, la paix, la liberté des mœurs) et vise à les réaliser par la violence. Le jihadisme se fonde sur la promotion du héros négatif et prône la violence absolue au nom du sacré. Affirmer sa supériorité, sa pureté sur les autres, impurs, mettant ainsi fin au mépris de soi (selon Farhad Khosrokhavar). Les articles des contributeurs creusent au plus profond du sujet, insistent sur les blessures de l’identité, car la psychanalyse a à dire sur la radicalisation comme observatrice lucide du réel. Elle pose et dévoile tous les enjeux, aide à « comment penser le problème. » Et elle seule peut éclairer le « Dieu Obscur » du fanatisme religieux et montrer son terrible visage. On retrouve ce « malaise de l’identité », avec une note plus légère, dans l’ouvrage du britannique Sudhir Hazareesingh, Ce pays qui aime les idées. Ce pays, c’est la France, mithridatisé par ce sentiment de déclinisme, comme si le malheur devenait partie intégrante de l’inconscient collectif, traînant sa nostalgie d’un âge d’or et pleurant la fin des grands récits idéologiques. Ce déclinisme ambiant a corrompu l’héritage républicain et le rêve collectif. Mais pour l’auteur, francophile convaincu, nous demeurons un peuple intellectuel, lyrique et pugnace, énergique et impatient. Déchiré par de multiples contradictions. Attaché à l’idéal de la démocratie mais toujours tenté par l’homme providentiel. Cet essai n’est ni un catalogue raisonné de nos défauts et qualités, ni un pamphlet sur le désarroi français face à la mondialisation et la perte de notre influence dans le monde, mais plutôt une promenade, un cheminement à travers les siècles et l’Histoire, plein de vitalité, de la pensée française. Un regard bienveillant et lucide sur notre pays qui peut rasséréner « ce vieux peuple de cette vieille nation ».

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