Littérature française

Marie Vareille

Entretien par Clara Pailhon

(Librairie de l'Horloge, Carpentras)

Pour Solange et Célestine, pour toutes les femmes qui se sont battues pour leurs rêves et sortir de leur condition, pour celles qui se sont sacrifiées par amour et qui ont tout donné. Pour l'écriture majestueuse de l'autrice et pour toutes les émotions ressenties, lisez ce livre coup de cœur !

C'est votre premier roman où l'histoire se déroule au siècle dernier. Étiez-vous depuis longtemps attirée par cette époque ? Que vous inspire ce début de XXe siècle ?

Marie Vareille Oui, c’est la première fois que j’écris dans un cadre historique. Ce n’était pas une envie de longue date mais plutôt un défi qui m’attirait. Le début du XXe siècle m’inspire parce qu’il marque une accélération extrême de notre développement, que ce soit en matière de société ou de technologie. Mais surtout, le cœur de mon livre, c’est la transformation de la condition féminine. Je voulais montrer à quel point nos grand-mères vivaient dans un monde radicalement différent. Elles n’étaient pas des citoyennes à part entière. En un siècle, tout a basculé. Ce n’est pas pour dire que les droits des femmes sont acquis, mais pour rappeler leur fragilité et la brièveté de ces avancées, dans une histoire où les femmes ont longtemps été reléguées au rang de citoyennes de second rang.

 

Votre roman est découpé en quatre parties. Chacune porte un nom de personnage. Vous alternez également les points de vue. Avez-vous réfléchi à la construction du récit ou s'est-elle imposée à vous ?

M. V. Je ne fais pas de plan mais je réfléchis toujours en amont à la manière dont je vais raconter mes histoires. Qui parle ? Pourquoi ? Pour moi, la façon de raconter une histoire — le point de vue, l’ordre des événements — compte presque autant que l’histoire elle-même. Une histoire simple, bien racontée sera plus puissante qu’une intrigue complexe mal structurée. J’ai tendance à structurer la narration au fur et à mesure de l’écriture car je n’écris pas les chapitres dans l’ordre. Pour la partie intitulée « Solange », j’avais une idée initiale : chaque femme raconterait sa part d’histoire et une fois un nouveau personnage introduit, le précédent ne reprendrait plus la parole. Mais cela ne fonctionnait pas. Finalement, ces femmes apparaissent progressivement, chacune apportant sa version d’une grande Histoire commune : celle des femmes au XXe siècle.

 

Parlez-nous de Solange, personnage singulier et central du roman. Nous qui avons connu Solange, pourquoi ce titre ?

M. V. Solange est née de deux inspirations. D’abord, un podcast de France Culture, sur les écoles de préservation pour jeunes filles qui ont existé en France jusque dans les années 1950, m’a marquée et j’ai eu envie d’en parler dans mon récit. Il me fallait donc imaginer une héroïne rebelle à son époque. Ensuite, je m’interroge beaucoup sur le lien entre génie artistique et troubles mentaux. Des figures comme Emily Dickinson, Virginia Woolf ou Camille Claudel, dont on suppose qu’elles ont souffert de troubles psychiques, m’ont inspirée. Je voulais montrer que la maladie ne définit pas une personne et que ceux qui voient le monde différemment de nous ont quelque chose à nous apporter. Malgré sa maladie, Solange est avant tout une artiste, une femme libre. Le titre est un hommage, en souvenir d’une femme complexe, marquante, entière et qui aura eu une influence très forte sur tous ceux qui l’ont connue et qui, malgré son bref passage dans leur vie, ne pourront jamais l’oublier.

 

C'est un roman qui parle de femmes : celles qui se sont battues pour leurs rêves et pour sortir de leurs conditions, celles qui se sont sacrifiées par amour. Je pense notamment au personnage de Célestine. Dans quelle mesure ces thèmes vous touchent-ils ?

M. V. Ces thèmes me touchent profondément car j’ai compris tardivement que mes deux grand-mères, pourtant brillantes, n’ont jamais eu les opportunités que j’ai eues. Elles ont toutes les deux été obligées d’interrompre leurs études, l’une pour se marier et l’autre pour s’occuper de sa mère gravement malade parce que son père considérait que c’était son rôle de fille de la famille. Elles ont dû renoncer à leurs études, à leurs ambitions, à leurs rêves. Je pense à toutes ces femmes, à travers les siècles, qui ont dû sacrifier leurs aspirations pour servir la société ou les ambitions de leur mari, au lieu de poursuivre leurs rêves et de se consacrer à leur propre accomplissement. Cela m’attriste et me met en colère car ces vies confisquées ne leur seront jamais rendues. C’est ce que j’ai voulu mettre en lumière.

 

Vous évoquez aussi la notion de transmission. En quoi était-ce important pour vous d'aborder cette thématique ?

M. V. C’est un sujet qui m’intéresse énormément. J’ai deux petites filles et, en tant que mère, je m’interroge évidemment beaucoup sur ce que je souhaite leur transmettre. Je constate que, consciemment ou inconsciemment, nos enfants héritent de valeurs, d’histoires, en plus de caractéristiques génétiques comme la couleur des yeux. Nous sommes le résultat de nos ancêtres, de notre éducation, de notre contexte et de ce qu’on nous a transmis. Ce qui me passionne, c’est de comprendre pourquoi une personne, selon son lieu et son époque de naissance, émerge d’une certaine manière.

 

Dans ce roman, on vous découvre un vrai talent pour la poésie. Vous réécrivez le célèbre « Tu seras un homme, mon fils » de R. Kipling. Est-ce un genre avec lequel vous êtes familière ? Et pourquoi avoir choisi cette figure importante de la poésie ?

M. V. J’ai découvert la poésie à l’école primaire. Un jour, notre institutrice nous a dit qu’« abeille » rimait avec « soleil » et qu’il suffisait d’écrire deux phrases qui se terminaient par ces mots pour créer deux vers. J’ai trouvé ça magique ! Les premiers textes que j’ai écrits, petites, étaient des poésies. J’aime la musicalité des rimes, le rythme. Dans le roman, la poésie de Solange s’est imposée à moi mais c’était aussi un retour à cet émerveillement d’enfant. C’est un livre sur mes racines familiales : il était finalement logique que je revienne aussi à mes racines d’écrivaine et, pour moi, l’écriture a commencé avec la poésie. Quant à Kipling, le poème est très beau et très émouvant. Mais il n’a pas composé de poème équivalent pour ses filles, alors qu’il en avait deux. Il n’a rien écrit sur ce qu’elles pouvaient aspirer à devenir en grandissant. Je trouvais donc qu’il manquait un pendant à ce poème pour les filles. Au-delà des rôles traditionnels qui étaient les seules options possibles pour elles depuis des siècles, les femmes ont aussi le droit à une vision ambitieuse de leur avenir.

 

 

L'écriture de Marie Vareille se révèle sous un nouveau jour avec ce roman. Ici, on lui découvre un talent de poétesse qui met en valeur son histoire mais aussi ses personnages, notamment celui de Solange. À travers elle, l'autrice abordera le sujet des écoles de préservation pour jeunes filles mais aussi celui des troubles mentaux. La psychologie et la psychiatrie sont abordées de manière intelligente, permettant une analyse fine et pointue de la psyché de ses personnages, habités tous par une réelle authenticité. Les sujets abordés, les protagonistes, l'écriture, le contexte historique, la construction du récit font de ce livre un roman à lire et à offrir, fort, poignant et bouleversant.

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