Bande dessinée

Lou Lubie

Saigneurs

✒ Valeria Gonzalez y Reyero

(Librairie Jeanne Laffitte, Marseille)

En transposant l’intrigue de sa BD dans un monde de vampires, Lou Lubie signe un récit intelligent et documenté sur les violences faites aux femmes dans nos sociétés. Un procédé original pour dénoncer les abus du patriarcat et la violence systémique par le prisme d’un conte allégorique.

En Transylvanie, vampires et humains devraient cohabiter en harmonie mais les règles sociales semblent faites sur mesure pour et par les vampires. Anghel, Maggy et Iulia, trois colocataires humains, en font le triste constat : quand Anghel est agressé et mordu dans la rue par un vampire, son quotidien bascule ; Maggy, la plus combattive, commence à militer pour les droits des humains ; Iulia, enfin, cache à ses amis sa relation avec une vampire et lutte en même temps pour sa légitimité au travail. Les débats s’enflamment au moment où une actrice vampire, fierté nationale, est accusée d’avoir mordu plusieurs humains sans leur consentement. C’est la goutte (de sang !) qui fait déborder la colère contre le « vampirarcat » et ouvre le chemin à un « Me tooth » généralisé. Bref, vous l’aurez compris, Lou Lubie a imaginé un récit allégorique et fantasy pour dénoncer les violences sexistes et sexuelles, la persistance du patriarcat et l’importance de faire résonner la parole des victimes. Et le pari est gagné ! On s’indigne, on pleure, on est effaré et en colère face à la gravité des événements qui se passent dans un royaume imaginaire peuplé de vampires, pas si éloigné de notre monde. Bien entendu, il s’agit d’événements, de situations et de chiffres que la plupart des lecteurs connaissent déjà, mais le fait de les retrouver dans un monde fantastique, sous un angle inattendu, accentue le sentiment d’absurdité et de révolte lié à cette violence systémique. Par ailleurs, ce ne sera pas difficile de reconnaître des citations que l’auteure remanie à la sauce vampirique comme, par exemple, « Il y a morsure et morsure », référence au procès de Mazan, ou encore les très nombreuses sources chiffrées comptabilisant les victimes de « morsures » par an, les condamnations abouties ou les plaintes classées sans suite. On reconnaît dans cette BD le trait tout particulier de Lou Lubie, tout d’abord dans le graphisme, grâce à son dessin soigné et expressif, avec un choix de couleurs bien précis pour mieux transporter les lecteurs au royaume des vampires. Et aussi dans la démarche narrative, intelligente, sensible et précise, qui consacre une attention particulière à la construction des trois personnages principaux, avec leurs doutes, leurs contradictions, mais aussi l’importance qu’ils consacrent à l’entraide et à l’amitié. Une BD à mettre dans toutes les mains, à partir de 14 ans.

Les autres chroniques du libraire