Littérature étrangère

Madeline Cash

Entretien par Michel Edo

(Librairie Lucioles, Vienne)

Les Brebis égarées est un premier roman d’une drôlerie et d’une impertinence qu’on ne voit pas si souvent en littérature. Les lecteurs français ne s’y sont pas trompés puisque Madeline Cash vient de recevoir le prix du roman PAGE/AMERICA, comme Nickolas Butler ou Hernán Diáz avant elle. Une jeune autrice à suivre de près, donc.

Votre livre m'a beaucoup fait rire. Mais ça, on ne doit pas arrêter de vous le dire ! J'ai pris un vrai plaisir à y revenir tous les soirs (et ce n’est pas si souvent que ça arrive). J’y ai trouvé l’impertinence et le sens de l'absurdité qui rendent les histoires les plus cruelles hilarantes. Et cruel, ce roman l'est, dans sa description de la vacuité de sens qui semble s'être répandue dans toutes les couches de la société. La bonne nouvelle, c’est que votre roman est un véritable phénomène aux États-Unis : ça laisse un peu d’espoir !

Madeline Cash Merci beaucoup ! Croyez-moi, une autrice ne se lasse jamais d’entendre ça.

 

Pourquoi avoir choisi la famille comme creuset de toute la folie qui traverse le pays (délire des ultra-riches, paranoïa généralisée, crises existentielles personnelles, frustrations et violences en tout genre, alcoolisme et consommation exagérée d’anxiolytiques) ?

M. C. Je vois la famille comme un microcosme de la société. Les familles sont déjà des systèmes quelque peu irrationnels. On hérite de règles qu’on n’a pas créées, de dettes qu’on n’a pas contractées, d’histoires à propos de nous qui existaient avant même qu’on apprenne à parler. On aime des personnes qu’on n’aurait peut-être jamais choisies de rencontrer. Ça m’a semblé être le cadre parfait pour un livre à propos d’un pays qui essaye aussi de vivre avec des choses dont il a hérité et qu’il ne comprend pas vraiment.

 

Vous avez choisi la satire pour dépeindre la crise existentielle que traversent les États-Unis. Quels sont les auteurs qui vous ont amenée à ce genre-là ?

M. C. Bien sûr le trio DeLillo, Pynchon, Vonnegut que je mentionne régulièrement mais aussi Joy Williams qui m’inspire beaucoup. Renata Adler, Flannery O’Connor, Grace Paley. Et Lorie Moore !

 

Oui ! On sent l’influence de beaucoup d’écrivains dans votre livre et ça ne m’étonne pas que vous citiez ceux-là. Et bien d’accord pour Lorie Moore qui d’ailleurs est entrée en littérature grâce à Alison Lurie (récemment rééditée aux éditions Rivages poche). Cette grande romancière américaine a croqué elle aussi les travers de la famille avec une malice piquante. Dans votre roman, on a l'impression que chacun des personnages vit dans un monde qui n'appartient qu'à lui, qui n'a de sens que pour lui et pour qui toute pensée extérieure est soit incompréhensible, soit louche. Est-ce que l'Amérique est finalement devenue ça ?

M. C. D’après moi, il y a quelque chose de très américain dans cette conviction que l’individu est l’élément fondamental de la société. Notre éducation tourne autour de l’autodétermination, de la liberté individuelle et de notre quête du bonheur. Internet perpétue cette idée avec un algorithme qui nous rassure constamment sur le fait que notre réalité, précisément, est importante. Mais je pense qu’un peu d’abandon de soi est nécessaire à la société pour fonctionner.

 

Pourquoi a-t-on l'impression que l'ironie est le seul moyen pour les adultes d'interagir avec leurs semblables ? Cela donne quelque chose de très drôle et en même temps de très triste, comme si l'idéal et la simplicité étaient voués à être sempiternellement piétinés.

M. C. En grandissant, on apprend que la sincérité nous expose à l’humiliation. L’ironie nous permet de conserver une forme de déni plausible. C’est nul de se soucier du regard des autres, pas vrai ? Les jeunes personnages dans Les Brebis égarées sont donc ces êtres plus sincères, purs et sensibles qui peuvent participer au changement parce que le monde ne les a pas encore atteints.

 

Je n'ai pas souvenir qu'à aucun moment on ne parle de Trump dans le roman. Est-il simplement un épiphénomène, le révélateur qu'au fond la famille, la société, l'Amérique implosent uniquement sous leur propre poids ?

M. C. À vrai dire, il n’y a aucun nom propre réel dans ce livre donc pas de Trump, de Google, ou de Coca-Cola. Seulement des personnages extrêmement riches qui aiment le spectacle et qui exploitent le système pour leur propre bénéfice. Ce pourrait être n’importe qui !

 

 

Si l’on n’y regarde pas de trop près, les Flynn incarnent la famille américaine standard. Un père contrôleur pour le compte du port de la ville, une épouse un peu artiste et trois filles sans histoires. En apparence seulement. Car à y regarder de plus près, tout ce petit monde est au bord du gouffre. Les trois filles développent chacune des comportements largement répréhensibles, le père très déprimé trouve refuge auprès d’une congrégation religieuse pour désaxés, quant à la mère, elle pense trouver dans les bras d’un amant la solution à sa frustration existentielle. La mèche est allumée, le feu d’artifice est prêt. Dans ce roman hilarant, Madeline Cash passe à la moulinette la société nord-américaine sans s’interdire aucune fantaisie.

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