Qu’ont de commun un manoir aux allures antiques perdu dans la campagne anglaise, un gentleman farmer qu’on croirait tout droit sorti d’un roman de Jane Austen et un guide aux hautes bottes qui imite à merveille le chant des oiseaux ? Ce sont trois des sources d’inspiration d’Anna Hope qui irriguent son dernier roman, Nos Héritages. Outre le fait que l’action se déroule en plein cœur de l’été, réchauffant ainsi nos journées d’hiver, laissez-vous emporter dans l’atmosphère de Forest Row, un vieux manoir anglais aux peintures murales légèrement passées, aux étagères chargées de livres, avec son châtelain passionné d’Histoire anglaise, son thé fumant, sans compter les promenades au cœur d’une campagne aussi verte qu’humide.
Quel a été le point de départ de votre roman ?
Anna Hope Il y a eu plusieurs points de départ ! Le premier est l’immense chagrin qui m’a saisie, au moment du premier confinement, alors que je venais de perdre mon père et que j’arpentais la campagne anglaise avec mon chien dans de très longues balades. Je prenais conscience du fait que l’Histoire se figeait, que la nature était merveilleuse et d’autant plus merveilleuse que l’humain n’y vivait plus ou quasiment plu ! J’ai eu envie d’écrire un roman sur la nature en général et sur celle qui m’environnait dans le Sussex. C’était également un moment où les combats se multipliaient autour de moi. Le combat pour l’environnement évidemment [ndlr : Anna Hope a été et est encore très engagée dans le mouvement Extinction Rebellion] mais aussi Black Lives Matter. J’ai compris que toutes les luttes se rejoignaient, que la lutte pour l’environnement ne pouvait être séparée de la lutte pour la justice sociale. J’avais besoin de faire un livre sur ce sujet et sur notre déni quant aux problèmes environnementaux.
Il y a donc une forte dimension écologique dans votre livre et notamment par le projet que Frannie lance dans son domaine, celui « d’ensauvagement ». Pouvez-vous nous en dire un peu plus ?
A. H. J’ai adoré parler de ça ! Là aussi, le sujet a alimenté de longues marches en forêt, de longs entretiens que j’ai eu avec Tom, un de mes amis qui est guide ici. Tom a longtemps travaillé au Knepp qui est en endroit extraordinaire où a été expérimenté pour la première fois, dans les années 2000, l’ensauvagement. Autrement dit, laisser faire la nature. Après plusieurs années, de nouvelles espèces animales, rares, sont revenues, dont en premier lieu le rossignol (oui, ce même rossignol qui enchante Frannie dans les premières pages du roman !). Avec cet ami, nous avons pris une grande feuille, représenté le domaine du roman, mis la maison au milieu et imaginé. Que se passait-il si on élargissait la rivière ? Si on élaguait le terrain, coupait les pins trop nombreux, qu’est-ce qui poussait ? Quels animaux venaient coloniser la terre, quels arbres ? Ce fut un processus très créatif et enrichissant qui a largement inspiré le domaine du roman et plus largement le « projet Albion », l’expérience que met en place Frannie.
Un autre aspect du roman, essentiel, même s’il ne se dévoile qu’au fil des pages, est celui du passé colonial de l’Angleterre et surtout du lien des domaines anglais avec la traite négrière. Comment avez-vous eu cette idée-là et comment l’avez-vous mise en œuvre ?
A. H. Il y a une institution essentielle ici en Angleterre, c’est le National Trust qui est une association caritative chargée de défendre le patrimoine anglais et notamment la nature. Beaucoup d’Anglais lui ont donné des terres dont ils ne pouvaient plus s’occuper, ce qui en a fait un des plus grands propriétaires terriens. Il y a quelques années, une commission d’enquête a été créée : elle a fait émerger les liens financiers entre ces propriétés, des domaines historiques et l’esclavagisme. Ce qui a donné lieu à un énorme scandale, un moment d’introspection très fort dont toutes les conséquences n’ont pas été tirées, me semble-t-il. Avant même l’émergence de ce scandale, un gros travail avait été fait par Nicholas Draper, de l’University College London : il a constitué une base de données sur la traite transatlantique des esclaves, les noms des navires, des capitaines... C'est à partir de ce travail que j'ai commencé à réfléchir à une partie du roman. Je voulais montrer les liens entre les domaines anglais et l’argent de la traite qui a aidé à les construire. Aujourd’hui encore, le tourisme en Grande-Bretagne repose sur la visite de tous ces domaines et leur existence même est souvent issue de l’esclavagisme. Loin de moi l’idée d’écrire un roman qui va d’un seul coup guérir toutes les plaies liées au passé de l’Angleterre ! Mais je l’ai conçu comme une manière d'explorer cet espace, de mettre cette plaie à nu, de la faire éclater au grand jour, d'en discuter. Et ce sera plus facile avec la série qui se prépare, tirée du roman et qui permettra de toucher un plus grand nombre de personnes.
Dans un village du Sussex, au sud de l’Angleterre, le patriarche de la famille, Philippe Brooks, vient de décéder. Il laisse une épouse (délaissée depuis de nombreuses années), trois enfants, des petits-enfants. Parmi les enfants, Frannie, personnage principal du roman, est désignée pour hériter du vaste domaine qui appartient à la famille depuis des siècles. Durant les cinq jours pendant lesquels se situe le roman, on la voit se débattre avec ses frères et sœurs sur l’orientation à donner au domaine ; on découvre aussi ses sentiments et ses fortes préoccupations écologiques. Et puis, le grain de sable advient et chamboule toutes ses certitudes.