Entretien Sept années de bonheur de Etgar Keret

Guillaume Le Douarin Librairie L’Écume des pages (Paris 6e)

Etgar Keret est un homme pressé. En France quelques jours pour assurer la promotion de son dernier livre paru aux éditions de L’Olivier, il s’est généreusement prêté au difficile exercice des questions-réponses. Je tiens à remercier Olivier Cohen qui a assuré la traduction de cet entretien.

Quel plaisir de retrouver un auteur, tel un ami perdu de vue depuis quelques années ! Etgar Keret publie enfin un nouveau livre, Sept années de bonheur, aux éditions de L’Olivier. Ce recueil de nouvelles est admi-rablement traduit par Jacqueline Huet et Jean-Pierre Carasso. Etgar Keret est maintenant père d’un petit garçon, d’où ce titre. Mais a ttention, la vie d’Etgar Keret n’est pas toujours aussi simple qu’il y paraît. En quelques trente-cinq textes, il revient sur les premières années qui ont suivi la naissance de Lev. Comme souvent chez Etgar Keret, le lecteur passe sans ménagement de l’humour aux larmes. L’auteur a d’ailleurs le génie de s’emparer de sujets communs pour les transformer, petit à petit, en pistes de réflexion plus graves. La nouvelle est le genre où Etgar Keret s’autorise toutes les excentricités et toutes les libertés. C’est un véritable bonheur que de s’immiscer dans cet univers familier et attachant.

 

Page — Pour commencer, j’aimerais vous demander pourquoi vous écrivez exclusivement des nouvelles.
Etgar Keret — D’abord, je tiens à dire que ce n’est pas un choix délibéré. Ce format d’écriture s’est d’abord imposé, compte tenu de ma personnalité. Je n’ai absolument rien contre le genre du roman. En revanche, je suis une personne très impatiente par nature et suis de ce fait un lecteur impatient. Je veux arriver directement à l’essentiel en un seul souffle, un mouvement unique. C’est pourquoi la forme brève me permet de m’exprimer le plus directement possible. D’ailleurs, je vais vous confier un secret que même mon éditeur ignore. J’ai commencé à ce jour plus de quinze romans et n’en ai achevé aucun. Aucune de ces esquisses ne méritait d’aller plus loin, à chaque fois je renonçais, déçu du résultat.

Page — Je vais maintenant vous poser une question plus personnelle, liée à l’histoire de votre famille et à votre vie en Israël. En quoi votre histoire et votre situation influent sur votre création ?
E. K — Je vais vous raconter ce que m’a confié ma mère : « Avant la guerre et la Shoah, nous étions des enfants comme les autres. Nos parents prenaient soin de nous. Nous passions notre temps à jouer, à nous amuser. Nous allions en classe. Et du jour au lendemain plus rien n’a été pareil, la vie s’est transformée sans que l’on sache pourquoi ni comment. Nous avons été plongés dans le chaos ». Alors oui, je peux dire que tout cela m’a profondément marqué. Enfant, j’avais développé une sorte de capacité à détecter les menaces. Et j’essayais même de prévenir les dangers avant qu’ils n’arrivent. En cela, je suis peut-être devenu un écrivain assez instinctif. Quant à ma vie en Israël, c’est le cœur de mon travail et de mon inspiration.

Page — Pour rester proche de votre univers et en lien avec une nouvelle de votre livre, « Dans les pas de mon père », j’ai envie de vous interroger sur votre côté positif et distancié face aux pires situations. Pensez-vous que ce trait de caractère soit un héritage paternel ou une façon pour vous de donner plus de force à vos récits ?
E. K. — Je me considère comme un observateur. Ma situation me permet d’être un témoin privilégié de mon environnement immédiat. Par ailleurs, mon père, qui est mort il y a peu, était un personnage d’une grande dignité et d’une grande force morale. La nouvelle « Dans les pas de mon père » illustre parfaitement l’attitude qu’il adoptait dans la vie et face aux difficultés. J’espère être en cela digne de son héritage. Les choses se transmettent parfois sans être vraiment verbalisées. Mon frère aussi joue un grand rôle dans mon histoire, je lui consacre une nouvelle qui s’intitule « Idolâtrie ». Un jour, au cours d’une promenade à dos d’éléphant, mon frère a dû prendre les choses en main. Il n’a pas hurlé ni asséné de coups à l’animal, contrairement au cornac. Il a juste murmuré quelque chose à l’oreille de l’éléphant et tout est rentré dans l’ordre. Ainsi je voudrais, et c’est ce que je dis dans la nouvelle, « faire évoluer les situations sans jamais avoir à élever la voix ».

Page — À moi qui vis dans un pays en paix, pouvez-vous me dire comment vous protégez votre fils de la violence ?
E. K. — Le sujet est très complexe. Avant, mon père était mon protecteur. Maintenant qu’il est parti et que je suis père à mon tour, j’ai endossé ce rôle très naturellement. Dans mon pays et dans la vie, rien n’est acquis définitivement. Il faut intégrer cette donnée afin de survivre et de pouvoir s’adapter. À ce propos, une anecdote avec mon fils me revient en mémoire. Un jour que je lui proposais des activités manuelles pour le divertir, Lev refusa tout en bloc. À ma grande surprise, à la question « Que veux-tu faire, alors ? », il répliqua avec toute l’assurance de sa jeunesse : « apprendre à fabriquer une bombe pour la lancer sur ceux qui nous attaquent ». Aussitôt, avec ma femme, nous avons décidé de lui expliquer que la situation n’était pas aussi simple. Nous avons alors placé des check-points dans l’appartement pour lui faire comprendre ce que subissaient les Palestiniens au quotidien. À la fin de la journée, il avait parfaitement compris « la leçon », tout en conservant son pragmatisme d’enfant.

Page — Dans une de vos nouvelles, « Pastrami », vous m’avez donné une leçon de vie. Je ne sais pas comment personnellement j’aurais réagi pour expliquer à mon propre fils une attaque de missile.
E. K. — Vous savez, la chose est assez simple, il faut juste s’adapter au niveau de compréhension des enfants et ne pas anticiper leurs peurs. J’essaye de rassurer mon fils Lev avec des choses qu’il peut comprendre et appréhender à son niveau.

Page — Une dernière question concernant une nouvelle qui m’a particulièrement marqué, « La maison étroite ». Un jour, votre mère, après avoir lu votre premier recueil traduit en polonais, vous a déclaré : « Tu n’es pas un auteur israélien, pas du tout. Tu es un auteur polonais en exil. » Aussi ai-je envie de vous demander si vous êtes un homme toujours en exil.
E. K. — Vous savez, je suis un homme qui voyage beaucoup en tant qu’écrivain. Dès que je suis avec plus de trois personnes dans une pièce, j’ai conscience que je fais partie d’une minorité (rire). Ma vie, ma famille sont dans mon pays, même si mon histoire est liée à Varsovie et à la Pologne. La chose qui me paraît la plus importante est le fait que l’écriture soit mon refuge primordial face à tous les « exils ». J’accepte beaucoup de choses dans la vie, j’essaye de me comporter le plus correctement possible, de ne froisser personne et de respecter les gens, les opinions. En revanche, il y a un domaine dans lequel je ne permets aucune intrusion, c’est l’écriture. C’est l’espace où j’éprouve le plus de liberté et qui me permet de supporter tout le reste.

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