Chronique Épépé de Ferenc Karinthy

Guillaume Le Douarin Librairie L’Écume des pages (Paris 6e)

Des confins de l’édition ressurgit un texte étonnant et kafkaïen à souhait, une nouvelle preuve que les bons textes ne disparaissent jamais complètement des mémoires. Sans cesse réédité depuis sa parution en 1970, notamment chez Denoël, le livre est repris dans la collection de poche des éditions Zulma.

Cette version reprend la traduction de Judith et Pierre Karinthy. En revanche, le texte est précédé d’une présentation d’Emmanuel Carrère, lecteur éclairé qui ne pouvait passer à côté d’un texte de cette importance. L’histoire est simple. Budaï, personnage érudit et polyglotte, s’envole pour Helsinki. Le professeur est attendu à un congrès de linguistique. Suite à une erreur d’aiguillage, l’avion prend une mauvaise direction, mais Budaï, épuisé par le travail, s’endort pendant le voyage et ne se rend compte de rien. Ce n’est qu’une fois arrivé qu’il réalise qu’il n’a pas atterri en Finlande, mais dans un pays mystérieux. Lui, le linguiste maîtrisant douze langues, ne comprend pas le langage de cette nouvelle contrée. Il est complètement perdu dans ce lieu où tout lui est devenu étranger. La ville dans laquelle il a « échoué » est un espace si tentaculaire et surprenant qu’il est contraint pour se déplacer de suivre le flot des anonymes qui vont et viennent à longueur de journée. Désorienté, il ne sait que faire pour survivre à cette épreuve. Au bout de quelque temps et faisant preuve d’une exceptionnelle résistance, il essaye de s’approprier le nouvel idiome. En vain. Le peu d’argent qu’il a conservé lui permet de louer quelque temps une chambre, d’où il sera finalement expulsé faute de moyens. Quoi qu’il en soit, cet apparent havre de paix devient au fil du temps une véritable prison. Budaï n’a dès lors qu’une obsession, la fuite. Il veut récupérer son passeport et trouver une issue. Même l’amour d’Épépé – c’est-à-dire tour à tour Dédé, Edédé, Diédiédié, Tété, Bébé, Vévé, son prénom changeant au gré des prononciations –, la liftière de l’hôtel, ne le soulage que provisoirement de son désarroi. C’est un amour violent, sans partage et donc voué à l’échec. Dans ce roman, tout est affaire de flots et de rivières. Le protagoniste, un homme éduqué, quitte les rives du Danube pour une terra incognita. Il dérive au fil du récit, incompris et coupé de sa culture natale. Il essaye d’apprivoiser l’inconnu sans y réussir. Faut-il y voir une parabole de la condition humaine ? Ou bien une fable plus politique ? La force de ce texte est de rester ouvert à plusieurs interprétations. C’est le courant de l’eau qui donne la clef du récit, mais il est aussi un motif d’espoir pour le protagoniste, qui s’imagine suivre le courant afin de gagner l’océan. « Son eau aussi est lente, peu profonde et étroite, on l’enjambe en deux pas, mais il a beau n’être qu’un minuscule et modeste cours d’eau, tôt ou tard il rejoindra une rivière, un fleuve, qui à son tour débouchera un jour quelque part dans la mer ». L’océan symbolise un possible retour à la mère patrie, à la liberté. Digne héritier du célèbre écrivain Frigyes Karinthy, Ferenc a su se faire une place dans la littérature mondiale. Il est probable que l’invasion de la Hongrie par les Russes en 1956 a laissé quelques traces chez lui. Rendons grâce aux éditions Zulma d’avoir publié ce texte en poche, qui vient enrichir un catalogue déjà exigeant.

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