Bande dessinée

Jean-Christophe Deveney

Portraits de Persil

✒ Mehdi Ain-Bouzid

(Librairie L'Alternative, Neuilly-Plaisance)

Après le remarqué Soli Deo Gloria qui suivait deux orphelins s'extirpant de leurs destins tragiques grâce à la musique, Jean-Christophe Deveney se penche sur les vertus émancipatrices de la peinture. C’est avec la palette de Saïd Sassine, à l'origine du projet, qu’est née cette toile pittoresque.

Dans une France alternative inspirée du Second Empire, Lina s'offre une retraite bucolique et solitaire à la campagne, profitant de la maison isolée que lui prête une amie, loin de la capitale. Dans ce petit bout de paradis forestier, la jeune citadine espère retrouver l'essence de son art au contact de la nature, redonner vie à ses pinceaux. C'est du moins l'une des raisons de son isolement. Car si Lina ressent un tel besoin de respirer la beauté du monde, c'est parce qu'elle étouffe face aux conventions conjugales qu’elle a laissées derrière elle. Fuyant entre les feuillages, sa quête prend un tournant merveilleux quand elle découvre les habitants secrets de la forêt. Esprits de la nature et feux follets accompagnent ses déambulations jusqu'à sa rencontre avec Persil, centaure en bois, fasciné par l'art de la jeune femme. Entre les deux personnages se noue bientôt une relation profondément intime, tandis que défilent les saisons dans un monde s’apprêtant à rentrer en guerre. Impossible en parcourant ces pages de ne pas penser à une œuvre du Studio Ghibli : la rondeur du dessin, le jeu de couleurs qui accompagne chaque saison et la dimension écologique de cette fable s’inscrivent dans la lignée des films d’animation japonais. On ressent à chaque case l'émerveillement d'une œuvre imaginée comme un conte destiné à un public jeunesse. Mais Portraits de Persil n'a rien d’une histoire pour enfants. Tandis que Lina et Persil apprennent à se connaître, l'épanouissement de la jeune femme se confronte aux angoisses du monde réel. Dans ce jeu entre deux êtres de mondes différents (qui rappelle fortement La Forme de l'eau de Guillermo Del Toro), jaillissent des thématiques adultes et parfois inattendues, liées à la volonté d'indépendance de Lina. On parle de patriarcat et d'anticonformisme bien sûr, mais aussi de peur de la maternité et de la grossesse, avec des métaphores visuelles saisissantes qui nous font basculer progressivement de l’enchantement à l'horreur. Ce qui commence comme une jolie échappatoire sylvestre prend bientôt des allures de cauchemar et la direction que prend le récit nous rappelle le caractère éphémère de la parenthèse de Lina. Mêlant brillamment le merveilleux et l'épouvante, Portraits de Persil, malgré les sources d’inspiration évoquées plus haut, réussit à trouver sa propre singularité.

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