Bande dessinée

Daria Schmitt

La Tête de mort venue de Suède

MA

✒ Mehdi Ain-Bouzid

(Librairie L'Alternative, Neuilly-Plaisance)

Après le détour remarquable et lovecraftien que proposait son Bestiaire du crépuscule, Daria Schmitt nous revient pour une virée cartésienne. Dans ce voyage tout aussi onirique, nous accompagnons le supposé crâne posthume de René Descartes et ses méditations métaphysiques.

1937, galerie d'anatomie comparée du Muséum d'Histoire naturelle, Paris. Le silence nocturne règne entre les ossements animaliers. Pourtant, derrière une modeste vitrine, nonchalamment posé sur une étagère regroupant plusieurs crânes d'Homo Sapiens, s'agite un spécimen fébrile. Une tête de mort tourmentée qui hante la galerie vide de ses questionnements identitaires. Flottant entre les squelettes de baleines et d'autres mammifères, ses réflexions éveillent bientôt les spectres de la galerie et c'est toute une ménagerie macabre qui le rejoint dans ses réflexions. En effet, ce crâne bardé d'inscriptions serait celui de René Descartes, le père de la philosophie moderne. Problème : lui-même doute de son identité. S'engage alors un dialogue retraçant sa biographie post-mortem, au fil du seul outil restant dans le crâne décharné du supposé philosophe, celui qui a toujours eu sa plus haute estime : la pensée. L'anecdote est méconnue mais le Muséum d'Histoire naturelle se targue bien d'avoir dans sa collection, depuis 1821, l'authentique crâne de René Descartes. Si sa trajectoire historique a pu être retracée de manière relativement précise, un voile de doute subsiste encore aujourd'hui sur son authenticité tant elle est rocambolesque. Passée de main en main depuis son exhumation suédoise, l'histoire du crâne du mathématicien paraît presque romanesque. Le parcours de cette étrange relique à travers le temps, c'est le fil que Daria Schmitt utilise pour tisser une nouvelle fable onirique et spectaculaire. Si l'on aurait pu craindre qu'un sujet plus réaliste viennent tiédir la créativité visuelle de l'autrice, il n'en est rien. Dans le paysage mental des errances de Descartes nage le bestiaire ressuscité de la galerie, membres d'un défilé joliment décousu d'apparitions hallucinées qui viennent accompagner le récit du savant. Avec la même élégance que le faisait Le Bestiaire du crépuscule, le dessin de Schmitt fourmille d'une richesse de détail vertigineuse, un trait d'encre dont le noir et blanc vient régulièrement se faire court-circuiter par des effusions de couleurs qui éclaboussent la page de leurs pigments. L'écriture n'est pas en reste non plus et si le sujet et le langage soutenu des dialogues habillent de sérieux le propos, c'est un récit mâtiné d'espièglerie et d'humour qui s'amuse à mettre à mal les théories du philosophe, devenues avec le temps parfois un peu poussiéreuses. Avec La Tête de mort venue de Suède, Daria Schmitt signe un nouveau chef-d'œuvre d'originalité.

tete de mort

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