Entretien Il était une ville de Thomas B. Reverdy

Guillaume Le Douarin Librairie L’Écume des pages (Paris 6e)

Après nous avoir enthousiasmés – et glacés d’effroi – en août 2013 avec ses Évaporés du Japon (J’ai Lu), Thomas B. Reverdy publie à l’occasion de la rentrée littéraire Il était une ville, roman total décortiquant les rouages parfois terrifiants d’une époque, la nôtre, livrée aux puissances de l’argent.

Entretien avec Thomas B. Reverdy from PAGE des libraires on Vimeo.

 

Thomas B. Reverdy, fin observateur de ses contemporains, construit son texte à la manière d’un cartographe. Il déploie sous nos yeux intrigués un vaste territoire. Ici, cet espace est la ville de Détroit au cours de l’année 2008-2009, dévastée par les conséquences de la crise des subprimes. Le lieu a été comme vidé de sa chair. Détroit, naguère glorieux centre de l’industrie américaine automobile, n’est plus que ruines. En dépit de cela, des humains tentent d’exister et de survivre dans ce milieu hostile. Il y a d’abord Eugène, l’ingénieur français qui se retrouve parachuté par son entreprise afin de mettre en place les bases d’un projet industriel. Il y a aussi Charlie et sa bande de copains noirs qui fuient la misère et s’inventent des vies sur les terrains vagues, en toute liberté. Il y a aussi la belle Candice, serveuse dans les bars. Et puis l’inspecteur Brown enquêtant sur ces jeunes qui fuguent par centaines. Thomas B. Reverdy, avec beaucoup de poésie, nous raconte ces personnages. L’espoir renaîtra-t-il sur les cendres de Détroit ?

 

Page — J’ai fait quelques recherches sur l’histoire de la ville de Détroit et je suis tombé sur un livre de photos réalisé par deux français, Yves Marchand et Romain Meffre (Éditions Steidl). Cette découverte m’a vraiment stupéfait, car j’ai vu un théâtre de ruines, une ville en guerre. Malgré cette apparence de désastre, vous réussissez à donner vie à des personnages attachants. Des individus tellement humains ! Les hommes pris dans leur environnement, voilà une thématique importante de votre projet et qui se détache au fil de vos livres, en particulier, il me semble, dans celui-ci. Aussi ai-je envie de vous interroger sur ce que représente l’humain au sein de votre travail…
Thomas B. Reverdy — Oui, merci de me poser une question à ce sujet. D’abord, cela a à voir avec l’activité du romancier, qui essaye de mettre des personnages en situation. C’est la base de mon travail. Mais surtout, ce que j’essaye de mettre en lumière, et particulièrement en situation de crise – Détroit est une véritable « zone de guerre » –, ce sont les processus de standardisation qui conduisent à mécaniser l’homme, à le faire disparaître en tant qu’individu. Des philosophes en ont parlé avant moi, Hannah Arendt et Gunther Anders par exemple, mais l’intérêt du romancier est de suivre des personnages et de trouver les petits détails qui les rendent humains, traquer des « signes » d’existence. Ce sont ces éléments qui leur permettent à nouveau de revendiquer une humanité, même s’ils n’ont plus de place dans un système qui les rejette. Dès lors, différentes histoires peuvent naître et se nouer entre elles. Ces tranches de vie se répondent, se font écho, constituant ainsi, progressivement, une histoire plus vaste.

P. — Dans ce livre, qui aurait pu être une tragédie, vous insufflez de la vie au cœur du texte. La ville est dévastée, mais l’homme est obstinément présent. Pourquoi à ce point ?
T. B. R. — Au départ, il y a ce livre de photos paru chez Steidl que vous évoquiez à l’instant. Ce recueil regroupe une série d’images, de portraits de la ville de Détroit, qui m’a beaucoup marqué. L’endroit est complètement dévasté. Et pourtant, ces clichés ont quelque chose de beau. Il peut paraître étrange de trouver de la beauté dans les ruines. Et cependant, incontestablement, c’est beau. À certains endroits, la végétation repousse, la vie reprend ses droits, d’une certaine manière. Ce sont les ruines de notre propre civilisation. On a pu parler de « porno des ruines », aux États-Unis, lorsque de grandes marques ont exploité l’esthétique des décombres de Détroit. Ruines de notre civilisation, vestiges aux sources de notre monde et de la modernité qui caractérisent nos sociétés depuis un siècle, en gros. Ce pan du système s’est effondré, mais il subsiste les hommes, d’où leur importance dans le livre. Détroit est l’épicentre du « tsunami » économique qui a dévasté le monde capitaliste.

P. — Malgré l’effondrement que vous décrivez, vous restez pour moi l’écrivain des possibles. Comme si des utopies ou des sentiments essentiels devaient perdurer en dépit de tous les drames. Qu’est-ce qui nourrit cet enthousiasme ?
T. B. R. — Quand on essaye de réduire les gens, de les manipuler, de les effacer, il reste en eux un diamant noir, ce qu’on pourrait nommer « l’humanité ». Quelque chose qu’on ne peut détruire, une sorte de noyau. Ce noyau, c’est l’espoir, l’amour, le lien entre les humains. C’est pourquoi, à l’intérieur du texte, il y a beaucoup de petits gestes qui évoquent notre condition. Même quand il semble ne plus rien subsister, il reste cet essentiel qu’on ne peut anéantir.

P. — Après le Japon, les États-Unis, pourriez-vous un jour écrire un livre qui se passe en France ? Au regard des fermetures d’usines par exemple…
T. B. R. — C’est possible. L’actualité est suffisamment riche. S’il s’agit de composer un roman qui démonte les rouages du capitalisme, oui, ce pourrait être un sujet riche de possibilités. L’histoire pourrait se dérouler au Creusot par exemple. Pour traquer l’humanité, il est essentiel de créer une distance. Les pays étrangers m’offrent naturellement cette distance, ce décalage qui fonde mon travail. Mais un jour, peut-être… Qui sait…

Sélection prix du Style 2015

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