Vos romans font la part belle au bizarre et à l’amoralité. Cela amène dans vos thèmes une bonne dose de contradictions ou pour le moins une pensée complexe. Pensez-vous que le roman noir ou plus largement la littérature de genre amène plus de réflexion que celle dite « blanche » ?
Antoine Chainas Si la réflexion porte sur la répartition du bien et du mal ‒ sur quoi pourrait-elle porter d’autre ? ‒, je crois que celle-ci est exclusivement morale. C’est peut-être ce malentendu qui pousse certains lecteurs à voir de l’amoralisme dans mes récits. Exercer un jugement moral sur les situations décrites et non sur la façon dont elles sont exploitées par les protagonistes conduit, je pense, à chercher le bien et le mal là où ils ne sont pas. En ce sens, je n’ai pas l’impression que la littérature de genre amène plus de réflexion que la blanche, parce que c’est une question de définition et non de classification littéraire.
Dans La Désabondance, vous poussez le concept de décroissance vers sa radicalité, la disparition de toute métaphysique, de toute structure sociale. Quel est le point de départ de cette pensée ?
A. C. Plutôt que de radicalité, je parlerais de conséquence logique. Le dénuement et l'appauvrissement sont comme l’excès et la démesure : ce sont des muscles qui se renforcent à mesure qu’on les exerce. Plus on se dépossède, moins on a besoin de posséder. A contrario, plus on veut, plus on éprouve le manque. Cette pensée remonte à la philosophie hellénistique puis passe par Rousseau et transite par Ivan Illitch (philosophe critique de l’éducation et de la société industrielle). J’ai simplement prolongé leurs formidables pistes un pas plus loin. Selon moi, La Désabondance développe moins le concept de disparition totale que celui de cycle, de respiration, de rebond perpétuel.
Le concept de désabondance est-il une sorte de réponse aux auteurs dystopiques qui proposent l’idée d’un bienfaiteur universel ? Ici, aucun leader : la désabondance se fait collectivement, sans concertation. Le but avoué est de sauver la planète de la folie des humains. Il y a quelque chose de très séduisant à cette idée.
A. C. Les taoïstes diraient que toute activité humaine n’est pas seulement vaniteuse mais dangereuse pour son auteur. J’en reviens à cette notion de mouvement naturel. La civilisation, le progrès, l’artificialité sont déjà les fruits de processus collectifs qui dépassent la capacité et les vues des particuliers qui les mettent en œuvre. On pourrait même dire que ce sont des étapes naturelles du développement mais comme toute étape, elles sont amenées à céder la place. On peut trouver cela inacceptable mais aller de son propre chef au renoncement plutôt que d’y être forcé, c’est l’unique porte de sortie honorable que puisse choisir l’humanité. Encore faudrait-il se mettre d’accord pour savoir de quel renoncement on parle et de quelles contraintes. Quand on a appris ce qu’est le désir, il devient facile d’y renoncer. Et quand le désir disparaît, il n’y a plus de contraintes. Pour commencer sur cette voie, il faut d’abord prendre conscience de sa responsabilité individuelle et de son pouvoir personnel. Agir ici, maintenant, c’est donc possible à titre individuel. Une grande partie de la détresse humaine vient de ce qu’elle se juge impuissante et opprimée. En l’état actuel des choses, je crains d’ailleurs que nos considérations ne séduisent que des convertis !
Ce roman était-il pour vous un moyen de creuser cette idée ou, si elle avait déjà fait son chemin, envisagiez-vous ce roman comme un propagateur de cette idée ? Un peu comme le livre du père Kowalski qui devient une ligne de programme et n’attend que le moment pour entrer en action ?
Ce serait une belle perspective pour La Désabondance de faire école. Certains lecteurs nourrissent d’ailleurs cet espoir un peu fou et on a déjà vu des choses plus étonnantes se produire dans le monde. Mon sentiment, cependant, c’est d’une part que les idées développées dans La Désabondance ne sont pas les miennes. Ce sont celles d’autres penseurs avant moi. Il faut les lire et prendre exemple auprès d’eux. Je n’ai fait que mettre en scène leurs visions par l’intermédiaire d’une fiction. D’autre part, les choses se produiront avec ou sans support. Peut-être même se sont-elles déjà produites, qui sait ?
Les cinq sœurs Kowalsky ont été élevées par leur père au cœur d’une forêt, vivant de cueillette et de chasse, loin de toute société humaine. Ce qui ne les empêchera pas de devenir en un jour les stars des médias avant de disparaître à nouveau. Leur destin sera pourtant lié à celui d’une IA créée pour explorer les confins de l’espace et à celui d’une scientifique qui n’a jamais pu combler le vide laissé par la fuite de son père, un célèbre écrivain de science-fiction. Ces deux histoires vont devenir la trame d’un formidable roman philosophique, délicat et puissant, où se mêlent une réflexion sur l’hubris de la société capitaliste et son corollaire, sa fin inéluctable qui sera un nouveau départ pour l’humanité.