Comment avez-vous rencontré Cécile et d’où est venue l’envie d’écrire sur elle ?
Olivia Elkaim Il y a quelques années, je rangeais ma bibliothèque et W ou le souvenir d’enfance de Perec m’est tombé sur la tête. Je l’ai relu et j’ai buté sur une phrase à propos de sa mère : « Elle revit son pays natal avant de mourir. Elle mourut sans avoir compris. ». Et cette phrase devint une obsession. Ce fils, dont la mère est morte à Auschwitz sans qu’il ne l’ait jamais su, puisqu’il avait 5 ans quand elle est morte, devient écrivain et passe à côté de sa mère. Il n’y a chez Perec aucun hommage à la majesté maternelle, au contraire, il dit en permanence qu’il n’a aucun souvenir de sa mère. Et c’est dans ce manque, dans ce raté de la relation, que je suis venue me loger, moi, écrivain, pour rendre hommage à cette femme qui s’est sacrifiée pour sauver son enfant.
Le livre commence par ces mots, « Je l’imagine Gare de Lyon », plaçant tout de suite la fiction au cœur du projet d’écriture. Comment avez-vous travaillé pour redessiner Cécile ?
O. E. Cette phrase initiale scelle le pacte d’écriture avec le lecteur. Ce n’est pas une biographie. Comme me l’a dit David Bellos, qui a été le grand biographe de Perec, je fais un roman avec des faits vrais. J’ai lu énormément de biographies de Perec, j’ai relu tous ses textes et j’ai tissé des fils narratifs pour faire revivre cette femme. Il y a très peu d’archives : quelques photographies, le document de son arrestation et aussi un document, dont je fais une scène dans le roman, qui est son acte de disparition. À 11 ans, Georges reçoit l’acte de disparition de sa mère. Vingt ans plus tard, il écrira La Disparition qui est son livre majeur, un livre sans la lettre « e » mais aussi un livre sans « eux », ceux qui ont disparu. La question de la disparition traverse toute son œuvre. L’absence de sa mère traverse toute son œuvre. J’ai également contacté les derniers amis vivants de Perec qui deviennent dans mon livre un gang de jeunes vieux messieurs de plus de 90 ans, ceux qui ont connu le Perec des années 1950, 1960, 1970 qui écrivait avec cette imagination et cette joie des désespérés. Je pars du postulat qu’à travers la fiction, on atteint une forme de vérité qu’on ne trouve pas autrement. Je me laisse vraiment traverser par mes personnages, comme s’ils parlaient à travers moi.
Dans ce livre, vous dites « je » et faites des allers-retours entre l’histoire et vous-même en train d’écrire. Vous vous posez les mêmes questions que Cécile s’est posé au moment de laisser partir son enfant.
O. E. Je me mets dans la peau de cette mère et me demande, en temps de guerre, comment je réagirais. Le choix de Cécile face à cette question – est-ce que je garde mon enfant près de moi ou est-ce que je m’en sépare pour le sauver – est un choix déchirant qui a guidé toute mon écriture. Il y a autre chose qui a guidé mon écriture : j’ai écrit le livre en quarante-trois chapitres. On comprend pourquoi en lisant le livre. Cette légère contrainte oulipienne a un sens : elle apporte un éclairage au texte que j’ai imaginé comme un puzzle qu’on découvre par petites touches.
Votre roman nous donne envie de relire Perec à la lumière des questions que vous vous posez : vous tissez un fil, comme une conversation secrète entre Perec et nous.
O. E. Depuis que je travaille sur lui, il fait partie de ma vie, est devenu un grand ami. Et j’avais envie de partager cet « effet Perec », de faire découvrir l’œuvre de Perec, qu’on plonge dans chacun de ses romans pour aller chercher Cécile, qu’il se passe quelque chose à chaque page.
Le début du roman, sur lequel vous revenez souvent, ce moment crucial du départ, est important : en sauvant son enfant, elle sauve un écrivain en devenir.
O. E. Chaque enfant sauvé est un écrivain en puissance. La tragédie de Cécile Perec, c’est qu’elle ne le saura jamais.
Si dans La Disparition, Perec évoque l’absence de sa mère, est-ce que votre roman est celui qui permet de la révéler ?
O. E. En tout cas, j’espère lui donner un corps. À travers l’écriture, je cherche à transcrire l’émotion des choses, les rendre charnelles. Et je voulais vraiment vous faire rencontrer Cécile à travers cette émotion.
La Disparition des choses fait écho à deux romans célèbres de Georges Perec : La Disparition et Les Choses. Dans ce roman, on rencontre Cécile, la mère de Georges Perec, sur le quai de la Gare de Lyon, à l’automne 1941, avec son petit garçon. La guerre a éclaté et elle décide de se séparer de son enfant en l’envoyant à la montagne, pour le sauver. D’elle, il ne reste rien dans les archives et l’histoire officielle, alors, c’est dans l’œuvre de son fils que va la chercher Olivia Elkaïm, dans les absences, dans les failles et les blancs de son histoire. C’est une enquête poétique, sensible, intense qui, en interrogeant les silences, nous renvoie à nos propres obsessions et à nos disparitions.